Les arguments thomistes et les cinq voies
Quelle est la différence entre la « Cause première » (série temporelle) et le « Premier moteur » (série métaphysique) dans la pensée d'Aquin ?
La distinction entre « Cause première » et « Premier moteur » chez Thomas d'Aquin
La distinction entre la « Cause première » (Prima Causa) et le « Premier moteur » (Primum Movens) chez Thomas d'Aquin fait partie des questions les plus subtiles de sa philosophie, et révèle la profondeur de sa compréhension de la métaphysique aristotélicienne et de son développement. Cette distinction n'est pas une simple différence terminologique, mais reflète une compréhension profonde de la nature de la causalité et de l'être.
Réponses insuffisantes à éviter
De la part de certains défenseurs d'Aquin :
« Les deux se réfèrent à Dieu, donc il n'y a pas de différence essentielle. » Simplification déficiente. Aquin distingue avec précision entre les différents modes de causalité, et chaque mode révèle un aspect différent de la relation entre Dieu et le monde. Les confondre fait perdre aux arguments leur précision philosophique.
« Le Premier moteur concerne le mouvement physique, la Cause première la création. » Autre simplification. Le « mouvement » chez Aquin n'est pas un simple déplacement spatial, mais toute transformation de la puissance à l'acte, ce qui est un concept métaphysique profond.
De la part de certains critiques :
« Aquin confond les séries temporelles et logiques. » Accusation imprécise. Aquin est parfaitement conscient de la différence, et sa distinction entre les séries accidentelles (per accidens) et essentielles (per se) constitue l'une de ses plus importantes contributions philosophiques.
« Les deux présupposent l'impossibilité de la régression infinie, ce qui est une erreur. » Critique qui demande précision. Aquin ne rejette pas toute régression infinie, mais distingue entre les différents types de régression.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles échouent à comprendre la structure précise de la pensée d'Aquin et ses distinctions philosophiques complexes. La différence entre le Premier moteur et la Cause première n'est pas une simple différence de formulation, mais reflète une compréhension profonde de la nature de l'être et de la causalité.
Le Premier moteur : la série métaphysique
Dans la première voie de la « Somme théologique » (Summa Theologiae I.2.3), Aquin présente l'argument du Premier moteur. Les concepts fondamentaux :
Le mouvement au sens aristotélicien : Ce n'est pas un simple déplacement spatial, mais toute transformation de la puissance (potentia) à l'acte (actus). La croissance de l'arbre, l'apprentissage humain, la transformation de l'eau en vapeur — tout cela constitue des « mouvements ».
Le principe de causalité motrice : Tout ce qui se meut (se transforme de puissance en acte) a besoin d'un moteur extérieur en acte. Rien ne se meut soi-même au sens strict, car cela exigerait d'être simultanément en puissance et en acte sous le même rapport, ce qui est contradictoire.
La série essentielle (per se) : Série dans laquelle chaque membre dépend du précédent pour son existence actuelle et son action actuelle. Exemple : la main meut le bâton, et le bâton meut la pierre. Si la main s'arrête, le bâton et la pierre s'arrêtent immédiatement.
L'impossibilité de la régression dans cette série : Dans la série essentielle, la régression infinie est impossible, car tous les membres intermédiaires ne sont que des transmetteurs de l'action, non sa source. Sans un premier moteur en acte pur, il n'y aurait aucun mouvement.
La Cause première : la série causale
Dans la deuxième voie, Aquin présente l'argument de la Cause première. Malgré la ressemblance apparente, il y a des différences essentielles :
La causalité efficiente : Elle concerne la production de l'être, pas seulement la transformation. Les parents sont cause efficiente de l'enfant, le feu cause efficiente de la chaleur.
L'ordre causal : Dans le monde de l'expérience, nous trouvons un ordre causal : A cause B, et B cause C. Rien ne se cause soi-même (l'antériorité d'une chose à elle-même est impossible).
La série causale essentielle : Ici aussi, Aquin distingue entre séries accidentelles (grands-parents, parents et enfants) et essentielles (causes simultanées ordonnées). Dans la seconde seulement, la régression est impossible.
Les différences essentielles
Nature de la relation :
- Premier moteur : relation de mouvement continu (Dieu meut le monde maintenant)
- Cause première : relation de production et conservation dans l'être
Type de dépendance :
- Dans le mouvement : dépendance dans la transformation de puissance en acte
- Dans la causalité : dépendance dans l'être même
Temporalité :
- Premier moteur : n'exige pas un commencement temporel du monde (le monde peut être éternel et avoir encore besoin d'un moteur)
- Cause première : de même, n'exige pas un commencement temporel (la causalité essentielle est simultanée)
Exemple illustratif
Imaginons un train de wagons. Dans le modèle du Premier moteur : la locomotive tire le premier wagon, qui tire le second, et ainsi de suite. Chaque wagon se meut par la force de la locomotive transmise à travers la série. Si la locomotive s'arrête, tout le train s'arrête immédiatement.
Dans le modèle de la Cause première : une usine produit les wagons. Les wagons existent à cause de l'usine, mais après leur production, ils restent existants même si l'usine est détruite. Mais — et voici la subtilité — Aquin parle d'une causalité plus profonde : la causalité de conservation de l'être, pas seulement la production initiale.
L'application théologique
Chez Aquin, Dieu est le Premier moteur et la Cause première, mais en des sens différents :
Comme Premier moteur : Dieu est acte pur (actus purus) sans puissance. Toute transformation dans le monde dépend ultimement de son acte pur. Ceci explique le dynamisme du monde et son changement continuel.
Comme Cause première : Dieu est l'être par essence (ipsum esse subsistens). Tout existant participe à son être. Ceci explique l'existence du monde et sa persistance.
Critique contemporaine et défense
Anthony Kenny dans « The Five Ways » (1969) a critiqué la distinction, prétendant qu'Aquin confond les types de causalité. Mais Edward Feser dans « Aquinas » (2009) et « Five Proofs » (2017) a vigoureusement défendu la précision de la distinction aquinienne.
Le problème fondamental de beaucoup de critiques contemporaines : lire Aquin à travers un prisme humien moderne, où la causalité n'est qu'une succession temporelle. Aquin travaille avec un concept aristotélicien plus riche de la causalité.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
La distinction entre Premier moteur et Cause première reste philosophiquement importante. La philosophie analytique contemporaine a commencé à retrouver l'intérêt pour les distinctions aristotélico-thomistes (renaissance néo-aristotélicienne). Des philosophes comme David Oderberg et Alexander Pruss développent des formulations contemporaines de ces idées.
La leçon fondamentale : la précision philosophique est importante. Confondre les types de causalité affaiblit les arguments philosophiques. Comprendre les distinctions thomistes aide à apprécier la profondeur de la tradition philosophique et la possibilité d'en bénéficier dans les discussions contemporaines.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : La distinction entre esse et essentia chez Aquin et sa relation à la causalité
- Niveau avancé : La critique de Duns Scot de la distinction thomiste
- Thomas Aquinas, Summa Theologiae I.2.3
- Edward Feser, Aquinas (Oneworld, 2009), chapitre trois
- Gaven Kerr, Aquinas's Way to God (Oxford UP, 2015)
- David Oderberg, Real Essentialism (Routledge, 2007)
- Page « Aquinas's Five Ways » sur le site