Les arguments thomistes et les cinq voies
Quelle est la quatrième voie (degrés de perfection) chez Aquinas, et pourquoi est-elle considérée comme la plus difficile des cinq voies à comprendre pour l'esprit contemporain ?
La quatrième voie des cinq voies de Thomas d'Aquin — connue sous le nom d'argument des « degrés de perfection » ou du « gradualisme de l'être » — est peut-être l'argument le plus obscur d'Aquin pour le lecteur contemporain. Alors que les autres voies (mouvement, causalité efficiente, possibilité et nécessité, finalité) semblent traduisibles dans un langage philosophique contemporain, la quatrième voie semble provenir d'un monde philosophique entièrement différent. Ceci n'est pas nécessairement un défaut de l'argument, mais reflète la distance métaphysique entre le XIIIe siècle et aujourd'hui.
Réponses inadéquates à éviter
De la part de certains défenseurs d'Aquin :
« L'argument est clair : il y a des degrés dans les qualités, donc il y a un degré suprême, qui est Dieu. » Simplification dommageable. L'argument repose sur une métaphysique complexe de la participation platonicienne et de la causalité formelle, et n'est pas une simple observation sur l'existence de degrés.
« La critique contemporaine de l'argument est due à l'ignorance de la métaphysique classique. » Accusation qui évite la question. Même des philosophes versés dans la métaphysique aristotélicienne-thomiste comme Anthony Kenny trouvent l'argument problématique. Le problème n'est pas simplement de l'ignorance.
« L'argument fonctionne parfaitement tel qu'Aquin l'a formulé, il n'a pas besoin de modification. » Position qui ignore le développement de la philosophie. Même les thomistes contemporains comme Edward Feser et Eleanor Stump reconnaissent la nécessité de reformuler l'argument pour qu'il soit compréhensible et convaincant aujourd'hui.
Et de la part de certains critiques :
« L'argument est un sophisme évident : de l'existence de degrés ne découle pas nécessairement l'existence d'un degré suprême. » Critique superficielle. Aquin ne dit pas que la simple existence de degrés implique logiquement un degré suprême de manière simplement logique, mais s'appuie sur une théorie métaphysique de la nature des qualités et de la participation.
« L'argument est purement platonicien, non aristotélicien, donc étranger au système d'Aquin. » Erreur historique. Aquin intègre des éléments platoniciens spécifiques dans un cadre aristotélicien, et c'est une partie de son génie synthétique.
Pourquoi ces réponses sont inadéquates
Elles partagent le fait d'ignorer le véritable défi : l'argument repose sur un cadre métaphysique complet qui diffère radicalement du cadre contemporain. Comprendre l'argument requiert d'abord de comprendre ce cadre, puis d'évaluer si le cadre lui-même est convaincant.
La formulation originale d'Aquin
Dans la Somme théologique (Summa Theologiae I, q.2, a.3), Aquin formule l'argument avec une extrême concision :
« La quatrième voie se tire des degrés de perfection qui se trouvent dans les choses. Car nous trouvons dans les choses ce qui est plus et moins bon, vrai et noble, et ainsi pour les autres perfections. Mais 'le plus' et 'le moins' se disent de choses différentes selon qu'elles s'approchent différemment de ce qui est le plus grand... Donc il existe quelque chose qui est le plus vrai, le meilleur et le plus noble, et par conséquent ce qui est le plus dans l'être... Et ce qui est le plus grand dans un genre quelconque est cause de tout ce qui est dans ce genre, comme le feu, qui est le plus chaud, est cause de toutes les choses chaudes... Donc il existe quelque chose qui est cause de l'être, de la bonté et de toute perfection en tous les êtres, et c'est cela que nous appelons Dieu. »
La structure logique telle que la comprennent les thomistes
1. Observation empirique : Il existe des degrés de perfections (bien, vrai, noble, être) dans les choses.
2. Premier principe métaphysique : Les degrés se comprennent par référence à un standard plus grand (« le plus » et « le moins » présupposent « le plus grand »).
3. Second principe métaphysique : Ce qui est le plus grand dans un genre est cause de ce qui lui est inférieur dans ce genre (principe de causalité selon l'exemplaire exemplar causality).
4. Conclusion : Il existe un être qui est le plus grand en être et perfection, et il est cause de tout être et de toutes les perfections.
Pourquoi l'argument est difficile à comprendre pour l'esprit contemporain
Premièrement : le concept de « perfections pure » (Pure Perfections)
Aquin parle de qualités comme « le bien », « le vrai » et « le noble » comme si elles étaient des perfections objectives susceptibles de gradation. La philosophie contemporaine — surtout après Hume et Kant — tend à considérer ces concepts comme subjectifs ou comme des projections humaines. Dire « ceci est meilleur que cela » est compris aujourd'hui comme un jugement de valeur subjectif, non comme une description métaphysique objective.
Deuxièmement : la théorie de la participation platonicienne-aristotélicienne
L'argument présuppose que les choses « participent » aux perfections à différents degrés. Ce n'est pas simplement une métaphore chez Aquin, mais une théorie métaphysique : les choses finies possèdent le bien ou l'être par participation à une source supérieure. Ce concept est totalement étranger à la métaphysique moderne qui comprend les qualités comme des propriétés intrinsèques des choses, non comme des participations à des Idées supérieures.
Troisièmement : l'exemple déroutant du feu
L'exemple d'Aquin du feu comme « le plus chaud » et cause de toute chaleur semble aujourd'hui scientifiquement erroné et peu convaincant. Nous savons que le feu n'est pas le plus chaud (le plasma est plus chaud), et que la chaleur n'est pas une « chose » qui passe du feu à autre chose, mais l'énergie cinétique des molécules. Mais Aquin utilise ceci comme exemple illustratif d'un principe métaphysique, non comme un fait physique.
Quatrièmement : le saut des perfections à l'être
Aquin passe du discours sur les degrés de bien et de vrai aux degrés d'être (« ce qui est le plus dans l'être »). Ceci présuppose que l'être lui-même est susceptible de gradation — idée centrale dans la métaphysique thomiste mais étrangère à la philosophie contemporaine qui considère l'être comme un concept binaire (soit existant soit non-existant).
Reformulations contemporaines
Tentative de Jacques Maritain : Il se concentre sur les perfections « illimitées par elles-mêmes » comme l'être, le bien et le vrai, par opposition aux perfections « limitées par elles-mêmes » comme être une pierre ou un homme. Les perfections illimitées quand elles existent de façon limitée requièrent une source illimitée.
Tentative d'Edward Feser : Il reformule l'argument par la distinction entre qualités essentielles et accidentelles. Certaines qualités (comme l'être) ne sont essentielles à aucun être fini, donc leur existence requiert une source externe pour laquelle cette qualité est essentielle.
Tentative de Robert Maydole : Formulation logico-mathématique reposant sur le principe « pour toute propriété de perfection, si elle est possiblement réalisée, il y a un être qui la réalise au degré maximal ». Mais ceci s'éloigne beaucoup de l'esprit de l'argument original d'Aquin.
La critique contemporaine fondamentale
Même avec les reformulations, des problèmes fondamentaux demeurent :
1. Problème des perfections relatives : « Le bien » et « la beauté » sont-ils des perfections absolues ou relatives ? Ce qui est « bon » pour le lion (chasser la gazelle) n'est pas « bon » pour la gazelle.
2. Problème de composition : Pourquoi toutes les perfections doivent-elles se rassembler en un seul être ? Pourquoi n'y aurait-il pas un être suprême en bonté et un autre suprême en puissance ?
3. Problème de causalité selon l'exemplaire : Même si nous acceptons l'existence du « plus grand », pourquoi doit-il être cause des degrés inférieurs ? Ceci dépend d'une théorie très spéciale de la causalité.
Pourquoi l'argument reste important
Malgré sa difficulté, la quatrième voie soulève une question philosophique profonde : comment comprendre l'existence de gradation et de hiérarchie dans le monde ? Pourquoi certaines choses sont-elles « meilleures » que d'autres en un certain sens ? Même si nous rejetons le cadre métaphysique d'Aquin, la question reste légitime.
Certains philosophes contemporains (comme Robert Adams dans sa théorie du « bien divin ») tentent de faire revivre l'intuition fondamentale d'Aquin : que l'existence du bien et de la beauté dans le monde indique une source transcendante de ces perfections.
Où en sommes-nous avec cet argument aujourd'hui
La quatrième voie reste la plus difficile et la plus controversée des cinq voies. Même parmi les thomistes contemporains, il n'y a pas de consensus sur la meilleure façon de la formuler ou de la défendre. La plupart des philosophes de la religion contemporains — même ceux qui soutiennent les arguments sur l'existence de Dieu — tendent à éviter cet argument ou à le reformuler de manière radicale qui s'éloigne de l'original.
Ceci ne signifie pas que l'argument est faux, mais qu'il requiert une acceptation préalable d'un cadre métaphysique devenu étranger à la pensée contemporaine. Dans le contexte de la méthode du « rajḥān ʿaqlī », la quatrième voie contribue peut-être moins que les autres voies à l'argumentation cumulative contemporaine.