Les arguments thomistes et les cinq voies
Comment les arguments thomasiens dépendent-ils de la métaphysique de l'acte et de la puissance, et cette métaphysique demeure-t-elle défendable à la lumière des sciences naturelles contemporaines ?
Les cinq arguments thomasiens — particulièrement le mouvement et la causalité efficace et la possibilité/nécessité — dépendent essentiellement de la métaphysique aristotélicienne de l'acte et de la puissance. Cette métaphysique fait aujourd'hui face à deux défis : une critique interne à la philosophie (Hume, Kant), et un défi des sciences naturelles contemporaines. Mais les thomasiens contemporains (Edward Feser, David Oderberg, Eleonore Stump) développent une défense méthodique, soutenant que cette métaphysique demeure nécessaire pour comprendre la réalité.
Réponses insuffisantes qu'il convient d'éviter
Du côté de certains défenseurs du thomisme : « La science moderne ne comprend pas la métaphysique » est une condescendance improductive. Des physiciens-philosophes comme Mario Bunge et Carlo Rovelli critiquent l'acte/puissance avec une compréhension profonde. « Aristote et l'Aquinate sont infaillibles » est une position qui ne sert pas le débat philosophique.
Du côté de certains critiques : « L'acte et la puissance sont des concepts médiévaux dépassés » est un jugement historiciste superficiel. « La physique moderne a aboli la métaphysique » confond les niveaux — la physique décrit, la métaphysique explique.
Structure de la dépendance : comment les arguments thomasiens utilisent-ils l'acte/puissance
Dans l'argument du mouvement (première voie) :
Tout ce qui se meut passe de la puissance à l'acte. Ce qui est en puissance ne devient en acte que par un moteur en acte. Une chose ne peut être en acte et en puissance sous le même rapport. Donc : la série des moteurs nécessite un premier moteur en acte pur.
La dépendance est essentielle : sans distinction acte/puissance, l'argument s'effondre. Le « mouvement » chez l'Aquinate n'est pas seulement changement spatial, mais tout passage de la potentialité à la réalisation.
Dans l'argument de causalité (deuxième voie) :
La cause efficace fait passer l'effet de la puissance à l'acte. Ce qui n'existe pas (en puissance seulement) ne peut se faire exister. La série des causes efficaces nécessite une cause première en acte parfait.
Dans l'argument de possibilité/nécessité (troisième voie) :
Le possible = ce qui peut être et ne pas être (mélange acte/puissance). Le nécessaire = l'acte pur sans puissance. Si tout était possible, rien n'existerait. Donc : il existe un être nécessaire.
Le défi de la physique contemporaine
De la mécanique quantique :
- Principe d'incertitude : les particules n'ont pas de propriétés déterminées avant la mesure. Cela réfute-t-il la « puissance déterminée » ?
- Superposition quantique : l'électron en états multiples simultanément. Cela réfute-t-il « ne peut être en acte et en puissance à la fois » ?
- Vide quantique : particules virtuelles apparaissant et disparaissant. Est-ce « acte à partir de rien » ?
De la relativité :
- Relativité de la simultanéité : il n'y a pas d'« instant cosmique ». Cela pose-t-il problème au « mouvement » comme concept absolu ?
- Espace-temps comme quatrième dimension : les choses « existent »-elles à tous les points de leur ligne d'univers ? Où est la « puissance » alors ?
De la thermodynamique :
- Deuxième loi et entropie : l'« acte » se décompose-t-il naturellement en « puissance » ?
- Systèmes complexes : émergence de propriétés nouvelles (emergence). Est-ce « acte » qui n'était pas « en puissance » ?
La défense thomasienne contemporaine
Edward Feser (dans "Aristotle's Revenge" 2019) :
La physique présuppose implicitement l'acte/puissance :
- Les lois physiques = description des « puissances » des choses
- L'énergie potentielle = « puissance » aristotélicienne littéralement
- Les transformations physiques = transitions de puissance à acte
La mécanique quantique ne réfute pas mais confirme :
- Fonction d'onde = description mathématique des puissances multiples
- Effondrement de la fonction d'onde = transition de puissance à acte
- Principe d'incertitude = limites de notre connaissance, non négation des puissances déterminées
David Oderberg (dans "Real Essentialism" 2007) :
Distinction entre niveaux :
- Description physique mathématique ≠ explication métaphysique
- Les équations de la physique décrivent « comment », la métaphysique demande « pourquoi »
- L'acte/puissance est un cadre explicatif pour les données physiques
La critique opposée des philosophes des sciences
Mario Bunge :
L'acte/puissance sont des concepts vagues qui n'ajoutent pas de pouvoir explicatif. La physique moderne s'en dispense avec des concepts précis (énergie, champs, probabilités). La « puissance » aristotélicienne est une analogie trompeuse avec l'énergie potentielle.
Carlo Rovelli :
Dans la « loop quantum gravity », pas de « choses » mais des « événements ». La réalité est processus non substances. L'acte/puissance présuppose des substances stables = illusion macroscopique.
Tim Maudlin :
Les lois de la nature sont primitives (primitive), n'ont pas besoin de « puissances » dans les choses. La nécessité physique ≠ nécessité métaphysique thomasienne.
La position médiane : William Simpson
Dans "Hylomorphism" (2021), Simpson (physicien devenu philosophe) propose :
- Accepter que la physique moderne a changé notre compréhension de la matière
- Mais l'explication philosophique nécessite encore des concepts comme l'acte/puissance
- Développer un « néo-aristotélisme » qui accommode les données scientifiques
Exemple : l'électron en superposition quantique :
- Interprétation de Copenhague : pas de propriétés déterminées avant mesure
- Interprétation néo-aristotélicienne : l'électron a des puissances multiples, la mesure en actualise une
Évaluation de la situation actuelle
Points forts de la défense thomasienne :
1. La physique utilise des concepts (énergie potentielle, possibilités) proches de l'acte/puissance
2. L'explication philosophique de la physique nécessite une métaphysique
3. Les alternatives (déterminisme laplacien, aléatoire pur) sont problématiques
Points faibles :
1. L'acte/puissance sont des concepts classiques qui peuvent ne pas convenir à la réalité quantique
2. Risque « d'interprétation forcée » de la physique pour s'adapter à une métaphysique préalable
3. Il peut exister des cadres métaphysiques alternatifs plus appropriés
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
Les arguments thomasiens conservent une force philosophique, mais il faut :
- Ne pas les lier à une physique aristotélicienne ancienne
- S'ouvrir à une reformulation en langage contemporain
- Reconnaître que la relation physique/métaphysique est complexe
L'acte/puissance comme cadre explicatif :
- N'est ni « démontré » ni « réfuté » catégoriquement
- Mais demeure un choix philosophique raisonnable
- Nécessite développement non abandon
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Dans la période 2020-2026, le débat a connu des développements concrets. Du côté des néo-aristotéliciens : Feser, Koons et Simpson ont continué à développer des modèles hylomorphiques accommodant les résultats de la mécanique quantique, particulièrement dans le cadre d'interprétations comme « l'onde pilote » (de Broglie-Bohm) qui convient mieux à la structure acte/puissance que l'interprétation de Copenhague. Des œuvres collectives comme "Neo-Aristotelian Perspectives on Formal Causation" (2023) montrent que la causalité formelle et non seulement efficace trouve des applications en biologie évolutive et théories de l'information. Du côté des critiques : s'est renforcée la tendance du réalisme structural ontique (ontic structural realism) chez Ladyman et French, proposant une alternative métaphysique qui se dispense des substances et puissances au profit d'un réseau de relations structurelles. De même, Rovelli a continué dans ses œuvres récentes à approfondir une ontologie des événements contre une ontologie des choses. Le débat aujourd'hui n'est pas tranché : le néo-aristotélisme a prouvé qu'il n'est pas simplement des vestiges historiques, mais les alternatives structurelles et processuelles progressent fortement aussi. La question demeure ouverte philosophiquement, et toute prétention à la résolution de quelque côté que ce soit est prématurée.
Sous l'angle du rajḥān ʿaqlī
Ce débat révèle une structure importante dans la méthode cumulative :
─ Les arguments thomasiens ne tombent pas par simple changement de la physique, car ils opèrent à un niveau métaphysique différent du niveau des équations mathématiques.
─ Mais ils ne survivent pas automatiquement non plus : s'il s'avère qu'un cadre métaphysique alternatif (structural ou processuel) explique les données physiques avec une efficacité supérieure sans besoin de l'acte/puissance, alors la probabilité se déplace.
─ Le plus probable actuellement : l'acte/puissance demeure un cadre explicatif raisonnable et défendable, mais il n'est pas le seul cadre raisonnable. Sa force réside dans sa cohérence interne et sa capacité à accommoder des phénomènes (causalité, changement, possibilité) difficiles à expliquer sans concepts similaires.
─ Dans l'équilibre cumulatif : même si la dépendance à l'acte/puissance s'affaiblissait dans sa formulation classique, les arguments cosmologiques peuvent être reformulés dans d'autres cadres (principe de raison suffisante, nécessité métaphysique), ce qui signifie que le contenu théologique des arguments est plus large que le cadre aristotélicien particulier dans lequel ils furent d'abord formulés.
Pour la lecture
- Edward Feser, Aristotle's Revenge (Editiones Scholasticae, 2019)
- David Oderberg, Real Essentialism (Routledge, 2007)
- William Simpson, Robert Koons & Nicholas Teh (eds.), Neo-Aristotelian Perspectives on Contemporary Science (Routledge, 2018)
- Tuomas Tahko, Contemporary Aristotelian Metaphysics (Cambridge UP, 2012)
- Mario Bunge, Causality and Modern Science (Dover, 2009)
- Page « Formulation: Five Ways (Aquinas) » sur le site