Les arguments thomistes et les cinq voies

La reformulation contemporaine des cinq voies d'Edward Feser réussit-elle à dépasser les objections de la philosophie analytique (Mackie, Kenny) ?

AvancéM1-T3-Q58 min de lecture

Edward Feser — professeur de philosophie au Pasadena City College — compte parmi les plus éminents défenseurs contemporains de la philosophie thomiste dans le paysage académique anglo-saxon. De « The Last Superstition » (2008) à « Five Proofs of the Existence of God » (2017), Feser présente une reformulation radicale des cinq voies qui prétend dépasser les objections analytiques classiques. Le débat autour de celle-ci est intense dans les revues spécialisées.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains partisans du thomisme :

« Feser a ressuscité Thomas d'Aquin et prouvé définitivement les cinq voies. » Exagération. Feser lui-même est plus précis : il soutient que les cinq voies — si elles sont correctement comprises — échappent aux objections habituelles, mais il ne prétend pas à la preuve péremptoire au sens mathématique.

« Les objections analytiques reposent sur une incompréhension d'Aquin. » Simplification. Il est vrai que beaucoup de critiques manquent le contexte aristotélico-thomiste, mais certaines objections (notamment chez Anthony Kenny) témoignent d'une compréhension profonde des textes thomistes.

« Le néo-thomisme de Feser résout tous les problèmes métaphysiques. » Prétention excessive. Feser présente un cadre métaphysique puissant, mais le débat sur ses fondements (forme/matière, acte/puissance) se poursuit.

Du côté de certains opposants :

« Feser n'est qu'un apologète religieux qui habille le thomisme. » Attaque personnelle qui n'aide pas. Feser présente des arguments philosophiques techniques publiés dans des revues à comité de lecture, et y répondre nécessite d'entrer dans les détails philosophiques.

« Mackie et Kenny ont réfuté les cinq voies pour l'éternité. » Précipitation. La critique analytique classique était puissante, mais Feser (avec d'autres philosophes comme David Oderberg et Alexander Pruss) développent de nouvelles réponses qui méritent considération.

« La métaphysique aristotélicienne est dépassée par la science. » Confusion des niveaux. Feser distingue entre la physique aristotélicienne (que la science a dépassée) et la métaphysique aristotélicienne (qui opère à un niveau différent).

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles échouent à saisir que Feser présente un projet philosophique intégral : faire revivre le cadre métaphysique aristotélico-thomiste, puis reformuler les cinq voies dans ce cadre. Une critique sérieuse doit traiter les deux niveaux.

La reformulation des cinq voies par Feser

Feser reconstruit les cinq voies sur des bases aristotélico-thomistes explicites :

La première voie (du mouvement) : Il ne s'agit pas simplement de « tout mû a un moteur », mais d'un raisonnement fondé sur la distinction entre acte (actuality) et puissance (potentiality). Ce qui est en puissance ne peut se réaliser en acte par soi-même. La série des moteurs ici-et-maintenant (non dans le passé) requiert un moteur premier en acte pur.

La deuxième voie (de la causalité efficiente) : Il ne s'agit pas de causalité temporelle (qu'est-ce qui a causé le Big Bang ?), mais de causalité existentielle simultanée. Les choses contingentes ont besoin d'une cause qui les maintient dans l'existence maintenant. La série des causes simultanées requiert une cause première non causée.

La troisième voie (du possible et du nécessaire) : La formulation de Feser dépasse la critique humienne. Il ne s'agit pas de « tout possible était inexistant », mais : les choses possibles (dont l'essence n'inclut pas l'existence) requièrent un être nécessaire (dont l'essence est l'existence).

La quatrième voie (des degrés de perfection) : Feser la réinterprète : il ne s'agit pas du « plus chaud », mais de la participation aux perfections transcendantales (être, bien, vrai). Ce qui participe à une perfection la tire de la source de la perfection.

La cinquième voie (de la finalité) : Il ne s'agit pas de « dessein intelligent » au sens moderne, mais de téléologie immanente (immanent teleology) dans la nature. Toute nature tend vers des fins déterminées. Cette tendance requiert un intellect qui la dirige.

Les objections fondamentales de Mackie et Kenny

John Mackie dans « The Miracle of Theism » (1982) :
- La causalité n'est pas métaphysiquement nécessaire (Hume).
- La régression infinie est logiquement possible.
- Le passage de « cause première » à « dieu personnel » n'est pas justifié.

Anthony Kenny dans « The Five Ways » (1969) :
- La première voie présuppose une physique aristotélicienne erronée.
- La troisième voie confond nécessité logique et métaphysique.
- La cinquième voie ne distingue pas entre ordre et finalité consciente.

Les réponses de Feser à Mackie

Premièrement : La causalité chez Feser n'est pas une « relation entre événements » (Hume), mais un principe métaphysique : ce qui change de puissance en acte a besoin de ce qui est en acte. Ceci n'est pas une généralisation inductive, mais une nécessité conceptuelle.

Deuxièmement : La régression infinie dans les séries simultanées est impossible. Non parce que « l'infini est impossible », mais parce qu'une série de membres qui tirent leur pouvoir causal d'ailleurs ne peut expliquer l'existence d'aucun pouvoir causal. Comme une série de miroirs reflétant la lumière — sans source lumineuse originelle, pas de réflexion.

Troisièmement : Les cinq voies établissent l'existence de « l'acte pur », « l'être par soi », etc. La déduction des attributs divins (science, volonté) vient dans une étape ultérieure par l'analyse de ce que signifie être « acte pur ».

Les réponses de Feser à Kenny

Premièrement : La première voie ne dépend pas de la physique aristotélicienne, mais de la métaphysique. La distinction entre acte et puissance s'applique même en physique moderne (l'électron a la puissance d'être dans différentes orbites).

Deuxièmement : Feser clarifie la distinction : nécessité logique (absence de contradiction), nécessité métaphysique (existence par soi). La troisième voie traite de la seconde.

Troisièmement : La finalité chez Feser n'est pas un « dessein extérieur », mais une orientation immanente. Même l'électron « tend » vers des orbites déterminées. Ceci requiert une explication.

Points forts du projet de Feser

Le premier : La précision des distinctions. Il clarifie la différence entre séries temporelles et simultanées, entre mouvement physique et métaphysique, entre types de nécessité.

Le deuxième : Le traitement de la critique contemporaine. Il n'ignore pas Hume ou Kant, mais présente des réponses détaillées.

Le troisième : Le lien avec la science moderne. Il montre que la métaphysique aristotélico-thomiste est compatible avec la physique moderne.

Les objections contemporaines à Feser

Du côté des naturalistes : Graham Oppy soutient que Feser présuppose la validité du cadre aristotélicien. Pourquoi accepter acte/puissance comme classification fondamentale ?

Du côté des analytiques : Certains (comme Joseph Campbell) rejettent le principe de raison suffisante même dans sa formulation thomiste.

Du côté des théologiens : Certains estiment que Feser rend Dieu « contraint » par les nécessités métaphysiques.

Réponses de Feser et de ses partisans

Ils développent des arguments en faveur du cadre aristotélicien à partir de l'analyse du changement et de la causalité. Ils distinguent entre rejeter le principe de raison dans sa version leibnizienne et le rejeter complètement. Ils clarifient que Dieu chez eux n'est pas « contraint » mais est la source de toute nécessité.

Le point philosophique plus profond

La question n'est pas seulement la validité des cinq voies, mais un conflit entre deux visions métaphysiques : l'aristotélico-thomiste (réaliste, téléologique, hiérarchique) contre la moderniste (mécanique, réductionniste, plate). Feser parie que la première est plus cohérente et a un pouvoir explicatif supérieur.

Du point de vue de la plausibilité rationnelle (rajḥān ʿaqlī)

Le projet de Feser renforce considérablement la position théiste :
- Il montre que la critique analytique classique n'est pas péremptoire.
- Il présente des formulations précises qui évitent les erreurs communes.
- Il lie métaphysique classique et philosophie contemporaine.

Mais :
- La dépendance au cadre aristotélicien reste un point de débat.
- Certaines étapes (de l'acte pur au dieu personnel) nécessitent plus de justification.
- Le débat avec les objections contemporaines se poursuit.

Résultat : Feser réussit largement à montrer que les cinq voies — dans leur formulation précise — sont plus fortes que beaucoup de critiques ne l'ont pensé. Mais le succès n'est pas un « dépassement complet » des objections, plutôt un renforcement considérable de la position théiste dans le débat contemporain.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Dans la période 2020-2026, le débat autour du projet de Feser a connu des développements notables sur plusieurs axes. D'une part, Feser lui-même a continué à défendre son cadre dans des articles et débats publics (notamment son débat avec Alex O'Connor en 2024), élargissant le cercle du public engagé avec les arguments thomistes au-delà des milieux académiques restreints. D'autre part, le débat académique s'est approfondi : des philosophes comme Joseph Schmid ont présenté des objections techniques précises à l'argument de Feser basé sur l'acte et la puissance, questionnant la nécessité d'aboutir à un acte pur unique et simple, tandis qu'Oderberg et Gotschalk ont développé des défenses indépendantes du cadre aristotélicien qui renforcent la position de Feser sous différents angles. De même a émergé un courant de « thomisme analytique » (Analytical Thomism) chez des philosophes comme James Orr et autres, qui cherche à combiner précision analytique et structure thomiste. Du côté des naturalistes, certains sont passés du rejet global de la métaphysique aristotélicienne à une discussion plus sérieuse de ses catégories, notamment la catégorie de puissance (potentiality) qui a trouvé un écho dans la philosophie des sciences contemporaine (dispositionalism chez Mumford et Molnar). Le résultat est que les cinq voies dans la formulation de Feser ne peuvent plus être ignorées dans la philosophie analytique de la religion, mais elles n'ont pas obtenu de consensus, et le débat sur leurs fondements métaphysiques s'approfondit et se ramifie.

Pour la lecture

- Edward Feser, The Last Superstition (St. Augustine's Press, 2

#feser-thomistic-revival