Argument de contingence et nécessité

Le critère de Peter van Inwagen contre le principe de raison suffisante, affirmant qu'il implique un déterminisme absolu, réussit-il, ou peut-on formuler le principe de manière immunisée ?

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Cette question touche à l'une des tensions les plus profondes de la philosophie analytique de la religion : la relation entre le principe de raison suffisante (Principle of Sufficient Reason — PSR) et la liberté humaine. Peter van Inwagen — l'un des philosophes de la religion analytiques contemporains les plus éminents — a présenté dans "An Essay on Free Will" (1983) et "Metaphysics" (4th ed., 2018) une critique influente du PSR, prétendant qu'il implique le déterminisme absolu et nie la liberté libertarienne. Cette critique exerce une pression sur les arguments cosmologiques qui dépendent du PSR (en particulier l'argument de Leibniz), et appelle des réponses méthodiques de la part des défenseurs du PSR.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs du PSR :

« Van Inwagen est juste un déterministe qui veut nier l'existence de Dieu. » Attaque personnelle inutile. Van Inwagen est un chrétien pratiquant, qui croit en Dieu, mais il rejette le PSR pour des raisons philosophiques. Sa critique découle de son engagement envers la liberté libertarienne, non de l'athéisme.

« Le PSR est évident intuitivement, qui le nie nie la raison. » Simplification défaillante. Le PSR a de multiples formulations, certaines plus fortes que d'autres. Van Inwagen ne nie pas que les choses aient des causes, mais il nie que tout ait une raison suffisante qui l'implique nécessairement. La différence est subtile mais décisive.

« On peut facilement concilier PSR et liberté. » Contournement de la vraie difficulté. La tension entre PSR et liberté libertarienne est philosophiquement profonde, et sa résolution nécessite un travail technique précis, non une simple affirmation de compatibilité.

Du côté de certains critiques du PSR :

« Van Inwagen a prouvé que le PSR est faux, point final. » Exagération de la force de la critique. Van Inwagen a présenté un argument fort, mais les défenseurs du PSR ont développé des réponses sérieuses. Le débat continue et n'est pas tranché.

« Tout PSR implique nécessairement le déterminisme. » Généralisation imprécise. Il existe des formulations faibles du PSR qui peuvent ne pas impliquer le déterminisme. Le débat porte sur quelle formulation est suffisante pour les arguments cosmologiques et cohérente avec la liberté.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent une incompréhension de la complexité technique du débat. La question n'est pas « le PSR est-il correct ou faux ? » mais « quelle formulation du PSR est philosophiquement suffisante et cohérente avec la liberté ? » Cela exige une analyse précise des différentes formulations et de leurs implications.

Structure de l'argument de van Inwagen contre le PSR

Van Inwagen formule le PSR fort comme suit : « Pour toute vérité p, il existe une explication suffisante de pourquoi p et non ¬p. » Cela inclut :
- Les vérités nécessaires (expliquées par leur nécessité)
- Les vérités contingentes (expliquées par des causes suffisantes)
- Les actes de volonté libre (?)

Son argument central :

Première étape : Le PSR implique que tout acte a une explication suffisante.

Si je choisis A au lieu de B, selon le PSR, il existe une explication suffisante de pourquoi j'ai choisi A. Cette explication est soit :
- Interne (mes désirs, croyances, nature)
- Externe (circonstances, influences, décret divin)
- Un mélange des deux

Deuxième étape : L'explication suffisante implique la nécessité.

Si l'explication est vraiment « suffisante », elle rend le résultat nécessaire. S'il était possible que je choisisse B malgré l'existence de la même explication suffisante pour choisir A, alors l'explication n'est pas « suffisante » au sens requis par le PSR.

Troisième étape : La nécessité nie la liberté libertarienne.

La liberté libertarienne exige de « vraies possibilités alternatives » (PAP). Au moment du choix, il doit être vraiment possible que je choisisse A ou B. Mais s'il existe une explication suffisante qui implique A, alors B n'est pas vraiment possible.

Quatrième étape : Le PSR implique le déterminisme cosmique.

Si le PSR s'applique à tous les événements, alors tout événement est déterminé nécessairement par ses causes suffisantes. La chaîne des causes s'étend vers un passé infini ou vers une cause première nécessaire. Dans les deux cas, tout ce qui arrive maintenant est déterminé nécessairement.

Conclusion chez van Inwagen

Le PSR fort est incompatible avec la liberté libertarienne. Puisque nous avons de fortes raisons de croire en la liberté (expérience directe, responsabilité morale), nous devons rejeter le PSR fort.

Réponses des défenseurs du PSR

Trois lignes de défense principales se sont développées :

Première défense : PSR restreint (Restricted PSR)

Alexander Pruss et Timothy O'Connor ont développé des formulations « restreintes » du PSR :
- PSR-portée : s'applique seulement aux événements naturels, pas aux actes de volonté libre
- PSR-fondement : tout contingent a un fondement en quelque chose de nécessaire, sans détermination complète
- PSR-orientation : les causes tendent vers des résultats sans les impliquer nécessairement

Ces formulations tentent de conserver un pouvoir explicatif suffisant pour les arguments cosmologiques sans impliquer le déterminisme.

Van Inwagen répond : ces formulations sont trop faibles pour les arguments cosmologiques. Si certaines choses (les actes libres) n'ont pas besoin d'explication suffisante, pourquoi l'univers en aurait-il besoin ?

Deuxième défense : Redéfinition de « l'explication suffisante »

Robert Koons et Joshua Rasmussen dans "The Cosmological Argument from Contingency" (2018) proposent une distinction :
- Explication suffisante implicative : implique le résultat nécessairement
- Explication suffisante non-implicative : rend le résultat compréhensible sans l'impliquer

Les actes libres ont une explication suffisante du second type : l'agent, avec ses capacités et désirs, explique l'acte sans l'impliquer.

Van Inwagen répond : cela vide la « suffisance » de son sens. Une explication « non-implicative » n'est pas « suffisante » au sens requis par le PSR traditionnel.

Troisième défense : La solution moliniste (Molinist Solution)

William Lane Craig et Thomas Flint utilisent la « science moyenne » (Middle Knowledge) :
- Dieu connaît ce que choisira tout agent libre dans toute circonstance possible
- Cette connaissance ne cause pas les choix, mais les reflète
- Le PSR est préservé : tout événement a une explication (volonté de l'agent + connaissance de Dieu)
- La liberté est préservée : l'agent aurait pu choisir autrement

Van Inwagen répond : le molinisme fait face au « problème de fondement » (Grounding Problem). Qu'est-ce qui rend les énoncés conditionnels contrefactuels vrais ? S'il y a un fondement, nous revenons au déterminisme. S'il n'y en a pas, alors le PSR est violé.

Critique de Pruss sous un angle différent

Alexander Pruss dans "The Principle of Sufficient Reason: A Reassessment" (Cambridge UP, 2006) propose que van Inwagen confonde deux niveaux :
- Le niveau métaphysique : les choses ont-elles des causes ?
- Le niveau épistémique : pouvons-nous connaître toutes les causes ?

Le PSR peut être métaphysiquement correct même si certaines explications (pour les actes libres) ne sont pas entièrement connaissables d'un point de vue humain.

Formulation immunisée proposée

Certains philosophes contemporains (Jonathan Kvanvig, Michael Della Rocca) proposent :

« PSR-proportionnel : pour toute vérité contingente, il existe une explication proportionnée à sa nature. »
- Événements physiques : explication causale implicative
- Événements mentaux : explication téléologique/intentionnelle
- Actes libres : explication agentielle (agent-causal)
- Existence de l'univers : explication par nécessité métaphysique ou par agent nécessaire

Cela préserve le pouvoir explicatif sans imposer un modèle unique d'explication à tous les phénomènes.

Problème plus profond : Dieu et le PSR

Van Inwagen pose : même si nous résolvons le problème de la liberté humaine, le problème de la liberté divine demeure. Si Dieu est libre, et le PSR correct, pourquoi Dieu a-t-il créé ce monde et non un autre ?
- S'il y a une explication suffisante, alors Dieu est contraint
- S'il n'y en a pas, alors le PSR est violé

Les défenseurs répondent : les actes de Dieu s'expliquent par sa nature nécessaire (bonté, sagesse) sans impliquer d'actes spécifiques. Dieu est libre de choisir comment réaliser le bien.

Du point de vue de l'argument cosmologique

La question décisive : les arguments cosmologiques ont-ils besoin d'un PSR fort ?

Certaines formulations (Koons, Pruss) se contentent d'un « principe d'explication faible » : les choses contingentes ont besoin d'une explication quelconque, même si elle n'est pas implicative. Cela peut suffire pour parvenir à une cause première nécessaire.

Van Inwagen accepte cela partiellement mais insiste : même un PSR faible fait face à des problèmes avec la liberté et la randomité quantique.

Le point philosophique plus profond

Le débat révèle une tension fondamentale en métaphysique entre :
- L'exigence d'intelligibilité rationnelle (tout doit être explicable)
- L'exigence de liberté réelle (certains choix doivent être ouverts)

Ces exigences semblent en tension, et différentes traditions philosophiques privilégient l'une ou l'autre.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

La période 2020-2026 a connu des développements concrets. Rasmussen dans "Necessary Existence" et ses travaux ultérieurs a développé des formulations du PSR qui évitent l'implication stricte, se contentant d'un « principe d'explication métaphysique » qui exige un fondement ontologique pour tout contingent sans imposer de déterminisme causal. Della Rocca a continué par ailleurs à défendre le PSR fort dans son cadre spinoziste, reconnaissant son prix déterministe mais le considérant moins grave que l'alternative. Pruss et Leuenberger (2022) ont proposé des formulations probabilistes : les causes favorisent les résultats sans les impliquer, ce que certains ont appelé « PSR dispositionnel ». Van Inwagen ne s'est pas départi de sa position fondamentale mais a reconnu (2021) que les formulations faibles sont plus difficiles à critiquer. La tendance générale aujourd'hui penche vers la distinction entre niveaux d'explication plutôt que la dichotomie « PSR complet ou rien », et c'est un progrès réel dans le débat même s'il ne le tranche pas.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī

La critique de van Inwagen représente un test précis pour la méthodologie du rajḥān ʿaqlī cumulatif :
─ Van Inwagen a raison que le PSR fort implicatif génère une tension réelle avec la liberté. C'est un prix qu'il faut reconnaître.
─ Mais les formulations modifiées (proportionnelle, dispositionnelle, non-implicative) conservent le cœur explicatif requis pour les arguments cosmologiques sans la chute déterministe complète.
─ Rejeter toute forme de PSR paie un prix plus grand : accepter des faits contingents sans aucune explication, ce qui sape la rationalité elle-même plus qu'elle ne sape la tension avec la liberté.
─ Dans l'argumentation cumulative, on ne demande pas au PSR d'être certain, mais d'être plus probable que sa négation. Et la probabilité ici se renforce avec les preuves du réglage fin et de la conscience et de la morale pour former un faisceau de présomptions composé en faveur d'un fondement nécessaire expliquant l'existence contingente.
─ Résultat : un PSR modifié est rationnellement probable, non certain, et suffisant pour porter l'argument cosmologique dans une structure cumulative.

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