Argument de contingence et nécessité

Alexander Pruss réussit-il à établir un principe de raison suffisante modal (PSR-modal) capable d'éviter les problématiques classiques tout en préservant l'argument cosmologique ?

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Cette question touche l'un des projets philosophiques les plus ambitieux de la philosophie de la religion contemporaine : la tentative d'Alexander Pruss de reformuler le principe de raison suffisante (PSR) de manière à préserver sa force explicative tout en évitant ses problématiques classiques. Le projet de Pruss, développé principalement dans "The Principle of Sufficient Reason: A Reassessment" (2006), représente un tournant dans le débat sur les arguments cosmologiques.

Réponses insuffisantes qu'il convient d'éviter

De la part de certains défenseurs des arguments cosmologiques :

« Pruss a définitivement sauvé le PSR de tous les problèmes. » Exagération. Même Pruss reconnaît que sa formulation ne résout pas tous les problèmes, mais les atténue. Prétendre à la « solution définitive » passe à côté de la précision du projet philosophique.

« Le PSR-modal est aussi clair et évident que le PSR classique. » Inexact. Le PSR modal est techniquement plus complexe et requiert une compréhension de la logique modale et de la métaphysique contemporaine. La simplicité intuitive n'est pas l'une de ses caractéristiques.

« Quiconque refuse le PSR-modal refuse la rationalité elle-même. » Erreur méthodologique. Beaucoup de philosophes contemporains (van Inwagen, Bennett) rejettent même les versions modifiées du PSR sans abandonner la rationalité. Le débat est plus profond qu'un simple « acceptation/refus de la rationalité ».

De la part de certains critiques :

« Le projet de Pruss n'est qu'un jeu de mots pour sauver un vieil argument. » Simplification réductrice. Pruss présente des distinctions métaphysiques précises, publiées dans les revues académiques les plus prestigieuses. Rejeter le projet sans s'engager avec ses détails n'est pas une critique.

« Van Inwagen a prouvé l'impossibilité de toute forme de PSR. » Incorrect. La critique de van Inwagen vise principalement le PSR classique. Pruss développe des réponses détaillées à cette critique, et le débat continue.

« La physique quantique réfute tout principe causal. » Saut injustifié. Les différentes interprétations de la mécanique quantique traitent la causalité de manières différentes. Pruss discute comment le PSR-modal est compatible avec la plupart des interprétations standard.

Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes

Elles partagent l'échec de saisir la nature technique du projet de Pruss. Le PSR-modal n'est pas simplement une « modification verbale », mais une restructuration métaphysique qui tire parti des développements de la logique modale et de la métaphysique analytique.

Les problématiques classiques avec le PSR

Le principe de raison suffisante classique (Leibniz, Spinoza) énonce : « Pour toute vérité/fait, il existe une explication suffisante de pourquoi il en est ainsi et non autrement. » Les problématiques principales :

Problème de la nécessité cosmique (Modal Collapse) : Si tout a une cause suffisante, et si la cause suffisante implique l'effet, alors tout est nécessaire. Ceci nie la contingence et le libre arbitre. (Spinoza acceptait cette conséquence, mais la plupart des philosophes la rejettent.)

Problème de van Inwagen : Supposons que le PSR soit correct. Demandons : « Pourquoi ces choses contingentes particulières existent-elles, et non d'autres choses contingentes ? » Toute réponse sera soit circulaire (présupposant l'existence de certaines contingentes) soit rendant tout nécessaire.

Problème des vérités négatives : Quelle est la cause suffisante de la non-existence de la licorne ? Le PSR classique semble obligé de trouver des « causes » pour le néant, ce qui multiplie l'ontologie sans nécessité.

Problème de la simplicité ultime : Si toute explication nécessite une explication, alors soit régression infinie soit circularité. Même en supposant un « être nécessaire » comme explication ultime, la question demeure : pourquoi cet être nécessaire avec ses propriétés particulières, et non un autre être nécessaire ?

Formulation de Pruss : PSR-modal

Pruss propose une version modale du PSR :

PSR-modal : « Pour tout fait contingent p, il existe un monde possible w où p a une explication dans w. »

Ou dans une autre formulation : « ◇(p) → ◇(p & ∃q(q explique p)) »

La différence fondamentale : le PSR classique dit « tout fait a une explication actuelle », tandis que le PSR-modal dit « pour tout fait contingent, il est possible qu'il ait une explication ». Ceci permet l'existence de faits sans explication dans notre monde, mais empêche l'existence de faits « inexplicables en principe ».

Comment le PSR-modal évite-t-il les problématiques classiques ?

Éviter la nécessité cosmique : Le PSR-modal ne dit pas que tout fait a une explication actuelle qui l'implique. Il dit seulement qu'il est « possible » qu'il ait une explication. Ceci permet de véritables contingences : un fait contingent q peut être sans explication dans notre monde, mais avoir une explication dans un autre monde possible.

Exemple : choix libre entre A et B. Dans notre monde, la personne choisit A sans cause suffisante déterminante. Mais dans un autre monde possible, la même personne dans les mêmes circonstances a une raison de choisir A. Le PSR-modal est préservé sans nier la liberté.

Réponse à van Inwagen : La question « pourquoi ces contingents particuliers ? » présuppose le PSR classique. Sous le PSR-modal, l'ensemble des contingents existants peut être contingent sans explication dans notre monde, mais avoir une explication dans un autre monde. Nul besoin de rendre tout nécessaire.

Vérités négatives : Le PSR-modal n'oblige pas à une explication actuelle de toute inexistence. Il suffit qu'il soit « possible » qu'une explication existe. Dans certains mondes possibles, il peut exister une explication de la non-existence de la licorne (lois naturelles l'empêchant), sans besoin de gonfler l'ontologie de notre monde.

Simplicité et explication ultime : Pruss accepte l'existence de « faits bruts » (brute facts) dans notre monde, mais nie l'existence de faits « nécessairement bruts ». Tout fait, aussi brut qu'il paraisse, a une explication possible dans quelque monde.

Comment le PSR-modal préserve-t-il l'argument cosmologique ?

Malgré la faiblesse du PSR-modal comparé à la version classique, Pruss argumente qu'il suffit pour l'argument cosmologique :

Première étape : Considérons l'ensemble des existants contingents (BCCF - Big Conjunctive Contingent Fact). C'est un fait contingent.

Deuxième étape : Selon le PSR-modal, il est possible que BCCF ait une explication. C'est-à-dire : ◇(∃x(x explique BCCF)).

Troisième étape : Toute explication de BCCF ne peut être contingente (sinon elle ferait partie de BCCF, et rien ne peut s'expliquer soi-même). Donc, l'explication possible doit être nécessaire.

Quatrième étape : En utilisant le principe S5 en logique modale (◇□p → □p), s'il est possible qu'un être nécessaire existe, alors il existe nécessairement.

Résultat : Il existe un être nécessaire qui explique (dans certains mondes possibles) l'ensemble des contingents.

Critiques du PSR-modal

Critique de la simplicité excessive (Bennett, Della Rocca) : Même le PSR-modal est trop fort. Pourquoi tout fait devrait-il avoir une explication « possible » ? Peut-être certains faits sont-ils nécessairement bruts, inexplicables même dans tout monde possible.

Réponse de Pruss : Ceci rend la rationalité limitée en principe. Si nous acceptons des faits « inexplicables en principe », nous ouvrons la porte au refus de toute recherche d'explication. Le PSR-modal préserve l'espoir de compréhension sans imposer la compréhension actuelle.

Critique de l'obscurité modale (Oppy) : Que signifie « explication dans un monde possible » ? Les explications existent-elles à travers les mondes ? Comment quelque chose dans le monde w1 explique-t-il un fait dans le monde w2 ?

Réponse de Pruss : L'explication n'est pas « inter-mondes ». Le sens est : dans un monde possible w, il existe une version du fait p qui a une explication dans ce même monde w. Ceci suffit à préserver l'intuition que les faits sont « intelligibles ».

Critique d'insuffisance pour l'argument cosmologique (Koons) : Même si le PSR-modal réussit à établir un existant nécessaire, le saut d'« explication possible » à « explication actuelle » nécessite une justification supplémentaire. L'argument prouve seulement qu'il est « possible » que l'être nécessaire explique le monde, non qu'il l'explique actuellement.

Réponse de Pruss : Il développe des arguments supplémentaires (de simplicité, d'élégance théorique) pour favoriser la réalisation effective de l'explication possible. Mais ceci affaiblit la force de l'argument comparé aux versions classiques.

Développements contemporains (2015-2026)

Le courant de « défense du PSR modifié » inclut Pruss, Joshua Rasmussen, et Robert Koons. Ils développent différentes versions : PSR pour les types, PSR probabiliste, PSR partiel. Toutes tentent d'équilibrer force explicative et évitement des problématiques.

Le courant de « critique radicale du PSR » inclut Graham Oppy et John Mackie (dans ses œuvres antérieures). Ils maintiennent que tout PSR suffisamment fort pour supporter l'argument cosmologique reproduira les problèmes classiques sous une forme déguisée.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Entre 2020 et 2026, le débat sur le PSR-modal a connu des développements notables. Joshua Rasmussen et Timothy Perrine ont développé des versions « probabilistes » du PSR qui évitent l'engagement modal complet, tandis qu'Oppy poursuit sa critique en insistant que toute version suffisante pour l'argument cosmologique reproduira les problèmes de la version classique. Pruss lui-même a élargi son projet dans des œuvres ultérieures, répondant à la critique d'obscurité modale par des distinctions plus fines entre « explicabilité » et « existence d'explication actuelle ». La tendance générale dans la littérature indique une reconnaissance croissante que le PSR-modal représente un progrès réel sur la version classique, mais le désaccord se concentre maintenant sur sa suffisance seule pour établir l'argument cosmologique, ou s'il nécessite des prémisses de soutien. Le débat n'est pas tranché, mais sa structure est devenue plus précise et technique qu'elle ne l'était il y a deux décennies.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī

Le projet de Pruss s'accorde structurellement avec la méthode du rajḥān ʿaqlī cumulatif de plusieurs façons :

─ Le PSR-modal ne prétend pas à une certitude démonstrative, mais établit une prépondérance rationnelle : dire que les faits sont explicables en principe est plus probable que dire qu'il existe des faits « nécessairement obscurs » qui ne peuvent être compris dans aucun contexte possible.

─ L'argument cosmologique basé sur le PSR-modal ne fonctionne pas isolément, mais acquiert sa force dans une argumentation cumulative incluant les arguments du réglage fin et les arguments moraux entre autres. Seul, il prouve la possibilité d'un être nécessaire explicatif ; avec d'autres, il élève le degré de probabilité.

─ En toute équité envers la critique : l'objection que le PSR-modal est trop faible pour produire une explication actuelle est une objection sérieuse. Mais dans le cadre de la prépondérance, la faiblesse relative d'une prémisse unique n'annule pas sa contribution à la probabilité globale si elle se combine avec des indices indépendants.

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