Les attributs divins classiques

Quelle est la « paradoxe du Créateur » de Plantinga concernant l'attribut de connaissance des vérités modales ?

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Alvin Plantinga — éminent philosophe de la religion américain à l'Université de Notre Dame — a soulevé dans son article "On Ockham's Way Out" (1986) un paradoxe philosophique profond concernant la connaissance divine des vérités modales (modal truths). Ce paradoxe, connu sous le nom de « paradoxe du Créateur » (Creator Paradox), révèle une tension apparente entre les attributs classiques de Dieu : la toute-puissance, l'omniscience, et la liberté divine. Le paradoxe n'est pas un simple casse-tête logique, mais touche l'essence même de la conception monothéiste de Dieu.

Réponses inadéquates à éviter

De la part de certains défenseurs du monothéisme :

"Plantinga attaque le monothéisme." Erreur flagrante. Plantinga est l'un des plus éminents défenseurs du monothéisme chrétien en philosophie contemporaine. Sa formulation du paradoxe n'est pas une attaque mais une tentative de purifier les concepts théologiques des contradictions apparentes.

"Le paradoxe n'est qu'un jeu de mots logique." Simplification dommageable. Le paradoxe traite de concepts fondamentaux en philosophie de la religion : la nature de la nécessité et de la possibilité, la relation de Dieu aux mondes possibles, le sens de la liberté divine. L'ignorer signifie ignorer des questions essentielles en théologie philosophique.

"Dieu est au-dessus de la logique donc le paradoxe ne s'applique pas à lui." Fuite du débat. Même ceux qui affirment que Dieu est au-dessus de la logique humaine doivent traiter le paradoxe pour clarifier précisément ce qu'ils entendent par « au-dessus de la logique ».

Et de la part de certains critiques :

"Plantinga a prouvé la contradiction du concept monothéiste de Dieu." Saut injustifié. Plantinga a formulé le paradoxe et proposé des solutions. Le débat philosophique à ce sujet continue, et les solutions proposées sont multiples. Juger qu'il « prouve la contradiction » est prématuré.

"Le paradoxe ne s'applique qu'à une conception chrétienne étroite de Dieu." Inexact. Le paradoxe s'applique à toute conception qui combine l'omniscience, la toute-puissance et la liberté divine, attributs communs à la plupart des conceptions monothéistes.

Pourquoi ces réponses sont inadéquates

Elles partagent le fait de ne pas traiter sérieusement la structure logique du paradoxe. Le paradoxe n'est ni une attaque ni une défense, mais la révélation d'une tension logique qui nécessite une résolution précise. L'ignorer ou le rejeter sans analyse affaiblit la position théologique au lieu de la renforcer.

Structure du paradoxe du Créateur

Le paradoxe naît de l'interaction de trois principes qui semblent chacun raisonnable :

Premier principe - Connaissance divine des vérités modales : Dieu connaît toutes les vérités nécessaires et possibles. Par exemple, il sait que « 2+2=4 » est nécessaire, et que « Napoléon a vaincu à Waterloo » est possible mais fausse.

Deuxième principe - Liberté divine dans la création : Dieu est libre de créer ou de ne pas créer, et libre de choisir quel monde possible il crée. Rien d'extérieur à Dieu ne l'oblige à créer un monde particulier.

Troisième principe - Dépendance de certaines vérités à la décision de Dieu : Certaines vérités dépendent de ce que Dieu décide de faire. Par exemple, la vérité « Socrate existe » dépend de la décision de Dieu de créer un monde contenant Socrate.

Le paradoxe apparaît ainsi :

Supposons que Dieu contemple la création de Socrate. Avant qu'il ne décide, Dieu connaît-il la vérité modale suivante : « Il est possible que Socrate existe » ?

Si nous disons oui, il la connaît : Alors Dieu sait qu'il est possible qu'il crée Socrate. Mais cette connaissance présuppose que Dieu est capable de créer Socrate. Et la capacité de Dieu à créer Socrate semble dépendre de sa décision libre. Comment Dieu peut-il connaître quelque chose qui dépend d'une décision qu'il n'a pas encore prise ?

Si nous disons non, il ne la connaît pas : Alors il y a une vérité modale que Dieu ne connaît pas avant de décider. Et cela viole l'omniscience divine.

Complexité additionnelle - Circularité de la connaissance

Le paradoxe s'approfondit quand nous réfléchissons à la nature de la décision divine elle-même. Pour que Dieu décide de créer Socrate, il doit d'abord savoir que créer Socrate est possible. Mais connaître que créer Socrate est possible semble dépendre de la capacité à le créer, qui semble dépendre de la décision elle-même. Cercle logique.

Plantinga formule cela précisément : les vérités concernant ce que Dieu peut faire (divine modal truths) sont-elles logiquement antérieures aux décisions de Dieu, ou leur sont-elles postérieures ? Les deux options semblent problématiques.

Solutions proposées

Solution de la « nécessité essentielle » (Essential Powers) : Thomas Morris et Edward Wierenga ont proposé que la capacité de Dieu à créer Socrate ne dépend pas de sa décision, mais de sa nature nécessaire. Dieu par nature est capable de créer tous les possibles, indépendamment de ses décisions. Cela brise le cercle : Dieu sait qu'il peut créer Socrate parce que c'est partie de sa nature nécessaire, non le résultat d'une décision.

Critique : Mais cela pourrait limiter la liberté divine. Si la capacité de Dieu à créer Socrate est nécessaire, Dieu est-il vraiment libre de ne pas posséder cette capacité ?

Solution de la « distinction entre types de possibilité » : Certains philosophes ont distingué entre « possibilité logique abstraite » et « possibilité de pouvoir divin ». La première est indépendante des décisions de Dieu, la seconde en dépend. Dieu connaît toutes les possibilités logiques indépendamment de ses décisions, mais les possibilités de pouvoir dépendent de ses décisions.

Critique : Cette distinction peut sembler artificielle. Et elle laisse encore la question : comment Dieu sait-il quelles possibilités logiques il peut réaliser avant de décider ?

Solution de l'« intemporalité divine » : Brian Leftow et d'autres ont proposé que le paradoxe naît de notre conception temporelle de la connaissance et des décisions de Dieu. Dieu est hors du temps, donc il n'y a pas de sens à dire qu'il connaît quelque chose « avant » de décider. Sa connaissance et sa décision sont simultanées éternellement.

Critique : Cela pourrait résoudre le paradoxe mais soulève d'autres questions sur le sens de la liberté divine dans un contexte intemporel.

Solution de Plantinga - « la voie d'Ockham » (Ockham's Way Out)

Plantinga lui-même penche vers une solution inspirée de Guillaume d'Ockham : la distinction entre les faits « durs » (hard facts) sur le passé et les faits « mous » (soft facts). Certains faits sur le passé incluent essentiellement une référence au futur, donc ne sont pas entièrement « passés ».

De même, la connaissance de Dieu des vérités modales pourrait être « molle » au sens qu'elle ne limite pas sa liberté future. Dieu connaît toutes les possibilités, mais cette connaissance ne prédétermine pas ce qu'il choisira de faire.

Développements contemporains (2010-2024)

Les philosophes contemporains ont développé le paradoxe dans de nouvelles directions :

Direction « pouvoir divin et mondes possibles » : Alexander Pruss et Michael Almeida recherchent la relation du paradoxe à la théorie des mondes possibles. Dieu crée-t-il les mondes possibles ou les découvre-t-il ?

Direction « connaissance divine et liberté libertarienne » : L'interaction entre le paradoxe du Créateur et le problème de la prescience et de la liberté humaine. Si la connaissance de Dieu de ses propres pouvoirs est problématique, qu'en est-il de sa connaissance des actions des créatures libres ?

Direction « théologie ouverte comme solution » : Certains théologiens du « futur ouvert » voient dans le paradoxe un soutien à leur position : Dieu ne connaît pas le futur possible de manière déterminée parce qu'il n'est pas réellement déterminé.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Le paradoxe du Créateur reste l'un des défis les plus profonds en philosophie de la religion contemporaine. Il n'y a pas de consensus sur une solution finale, mais le débat a mené à :

- Approfondir notre compréhension de la relation entre nécessité et possibilité dans le contexte divin
- Clarifier les tensions entre les attributs classiques de Dieu
- Développer des outils logiques plus précis pour traiter les concepts théologiques

La position sage, dans le cadre de la méthode du rajḥān ʿaqlī, est de reconnaître que le paradoxe révèle la complexité des concepts divins, sans nécessairement miner la conception monothéiste. Les solutions proposées, malgré leurs différences, pointent vers la possibilité de réconcilier les attributs divins de multiples manières.

Pour une lecture approfondie

- Niveau avancé : théorie des mondes possibles et nécessité divine
- Niveau avancé : la science moyenne (Middle Knowledge) et le paradoxe du Créateur
- Alvin Plantinga, "On Ockham's Way Out" (Faith and Philosophy, 1986)
- Thomas Morris, "The God of Abraham, Isaac, and Anselm" (Faith and Philosophy, 1984)
- Edward Wierenga, The Nature of God (Cornell UP, 1989)
- Page « Divine Attributes: Omniscience » sur le site

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