Les attributs divins classiques
Qu'est-ce que la simplicité divine chez Thomas d'Aquin, et en quoi diffère-t-elle du concept de « non-composition » dans le kalām islamique ?
La simplicité divine (divine simplicity) chez Thomas d'Aquin (1225-1274) constitue l'un des concepts les plus précis et difficiles de la philosophie classique de Dieu. Sa comparaison avec le « non-composition » dans le kalām islamique révèle des similitudes profondes et des différences subtiles entre les deux traditions philosophiques dans la transcendance de Dieu par rapport à la composition.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains chercheurs :
« La simplicité divine n'est qu'une traduction du non-composition islamique. » Inexact. Malgré les similitudes, il existe des différences méthodologiques et conceptuelles importantes. Thomas d'Aquin s'appuie sur Aristote et Augustin, tandis que les théologiens musulmans ont développé leur concept dans le contexte du débat sur les attributs et le tawḥīd.
« Le non-composition dans le kalām n'est qu'une négation simple, tandis que la simplicité thomiste est une théorie complexe. » Simplification trompeuse. Les théologiens musulmans, notamment les ash'arites tardifs et les māturīdites, ont développé des théories très précises sur le non-composition et sa relation aux attributs.
Du côté de certains croyants :
« La simplicité divine nie les attributs, et ceci est de la mécréance. » Malentendu répandu. Thomas d'Aquin ne nie pas les attributs, mais affirme qu'ils sont identiques à l'essence divine. Ceci est proche de la position de certains ash'arites (« les attributs sont identiques à l'essence »).
Structure de la simplicité divine chez Thomas d'Aquin
Dans la "Summa Theologica" (I, q.3), Thomas d'Aquin construit la simplicité sur plusieurs niveaux :
Premier niveau : négation de la composition matérielle. Dieu n'est pas composé de matière et de forme (matter-form composition). Ceci est évident car Dieu est immatériel.
Deuxième niveau : négation de la composition d'essence et d'existence. Dans tous les êtres créés, l'essence (ce qu'est la chose) est distincte de l'existence (que la chose existe). En Dieu, essence et existence sont identiques. Dieu est « l'être même subsistant » (ipsum esse subsistens).
Troisième niveau : négation de la composition d'essence et d'attributs. Les attributs de Dieu (science, puissance, miséricorde) ne sont pas des accidents ajoutés à son essence. Ils sont tous identiques à l'essence divine. La science de Dieu = la puissance de Dieu = l'essence de Dieu.
Quatrième niveau : négation de la composition de genre et de différence. Dieu n'est pas une « espèce » sous un « genre ». Il n'est pas « existant + intelligent + puissant », mais il est au-dessus de tous les genres.
Résultat thomiste : Dieu est « simple » absolument — aucune composition en lui d'aucun type. Ceci conduit à des résultats philosophiques profonds : Dieu est l'être pur, le bien pur, le vrai pur, et tout cela est une seule chose.
Le non-composition dans le kalām islamique
Les théologiens musulmans ont développé le concept de « non-composition » dans des contextes multiples :
Chez les mu'tazilites premiers : la négation de la composition était le fondement de la négation des attributs surajoutés. Ils disaient : Dieu est savant par son essence, puissant par son essence, non par une science et une puissance surajoutées. Ceci pour éviter la « multiplicité des éternels ».
Chez les ash'arites : ils développèrent une position médiane : les attributs ne sont ni identiques à l'essence ni autres que l'essence. Ce sont des « significations subsistant dans l'essence ». Le non-composition chez eux nie la composition spatiale et temporelle, mais ne nie pas la subsistance des attributs dans l'essence.
Chez les māturīdites : plus proches des ash'arites, avec un accent plus fort sur l'unité de l'essence malgré la multiplicité des attributs.
Chez les philosophes musulmans (Ibn Sīnā, al-Fārābī) : les plus proches de Thomas d'Aquin. L'Être nécessaire est absolument simple, et ses attributs sont identiques à son essence. Ibn Sīnā : « l'Être nécessaire est un sous tous les rapports ».
Points de similitude
1. La motivation transcendantale : les deux traditions cherchent à transcender Dieu par rapport à l'imperfection liée à la composition.
2. Négation de la composition corporelle : accord total sur le fait que Dieu n'est pas un corps composé.
3. Éternité et nécessité : lien du non-composition avec le fait que Dieu soit éternel et nécessaire.
4. Problématique des attributs : tous deux ont fait face au même défi : comment affirmer des attributs multiples sans composition ?
Points de différence
Première différence : le point de départ philosophique. Thomas d'Aquin part d'une métaphysique aristotélicienne (acte/puissance, matière/forme). Les théologiens partent du débat théologique sur le tawḥīd et la justice.
Deuxième différence : la rigueur conceptuelle. La simplicité thomiste est plus rigoureuse : tous les attributs sont parfaitement identiques. Le non-composition ash'arite permet des « significations » distinctes subsistant dans l'essence.
Troisième différence : les résultats théologiques. Chez Thomas d'Aquin : on ne peut connaître l'essence de Dieu. Chez la plupart des théologiens : on peut connaître les attributs affirmatifs de Dieu.
Quatrième différence : la relation à la révélation. Thomas d'Aquin concilie la simplicité avec la Trinité chrétienne. Les théologiens se concentrent sur le tawḥīd pur.
Critique contemporaine de la simplicité divine
Alvin Plantinga et Richard Swinburne ont rejeté la simplicité divine classique. L'argument : si la miséricorde de Dieu = la justice de Dieu, alors les concepts perdent leur sens. Comment la miséricorde peut-elle être identique à la justice ?
Défenses contemporaines
Eleanor Stump et Brian Davies défendent : la simplicité ne signifie pas que les concepts humains des attributs sont identiques, mais que la réalité divine à laquelle ils réfèrent est une.
Développements contemporains dans le kalām islamique
Des penseurs contemporains comme Sa'īd Fūda développent la position ash'arite en dialogue avec la philosophie contemporaine. L'accent sur « ni identique ni autre » comme solution équilibrée à la problématique de la composition.
Où en sommes-nous aujourd'hui
La simplicité divine reste un sujet de débat vivant. Dans la tradition catholique, elle demeure une doctrine officielle. Dans la philosophie analytique de la religion, elle fait l'objet de discussions. Dans le kalām islamique contemporain, on reconsidère les formulations classiques.
Le point philosophique le plus profond
Les deux concepts font face à la même tension : comment préserver la richesse des attributs divins tout en évitant la complexité ontologique ? Les différentes solutions reflètent des priorités théologiques différentes.
Pour une lecture avancée
─ Niveau avancé : critique de Jeffrey Brower contemporaine de la simplicité divine du point de vue de la logique moderne
─ Thomas Aquinas, Summa Theologica I, q.3
─ Al-Rāzī, Al-Muḥaṣṣal fī afkār al-mutaqaddimīn wa-l-muta'akhkhirīn
─ Eleonore Stump, "Simplicity" in A Companion to Philosophy of Religion
─ Sa'īd Fūda, Tad'īm al-manṭiq
─ Page « Concept: Divine Simplicity » sur le site