L'infini et le temps
La théorie de l'univers éternel (eternalism, B-theory of time) entre-t-elle en contradiction avec l'argument cosmologique (kalām), ou une autre formulation de l'argument peut-elle l'accommoder ?
La théorie de l'univers éternel (Eternalism) ou « théorie B du temps » (B-theory of time) figure parmi les théories philosophiques et physiques contemporaines les plus importantes sur la nature du temps. Elle propose que tous les moments temporels — passé, présent et futur — existent de manière égale dans le « bloc d'espace-temps » (spacetime block). Ceci défie l'argument cosmologique (kalām) qui repose sur un « commencement » temporel de l'univers.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du kalām : « La relativité n'est qu'une théorie, le Coran dit que l'univers a un commencement. » Confusion entre les niveaux — la discussion est philosophique sur l'interprétation de la relativité, non un rejet de la science. « L'éternité signifie l'absence de besoin d'un créateur. » Inexact — l'éternité temporelle n'implique pas l'indépendance ontologique.
Du côté de certains éternalistes : « La relativité a prouvé l'éternité, l'argument cosmologique est terminé. » Excessif — la relativité soutient l'éternité mais ne la tranche pas philosophiquement. « Le bloc d'espace-temps abolit la causalité. » Sophisme — la causalité peut être redéfinie dans un cadre éternel.
Structure de la théorie de l'univers éternel
Base physique : La relativité restreinte (1905) et générale (1915) ont aboli le temps absolu newtonien. La simultanéité est relative — ce qui est « maintenant » diffère selon le référentiel. Ceci indique que la distinction entre passé/présent/futur n'est pas objectivement absolue.
Conception philosophique : Dans l'éternalisme, l'univers est un « bloc quadridimensionnel » — trois spatiales et une temporelle. Tous les événements existent « d'un coup » depuis une perspective non-temporelle. « L'écoulement du temps » est une illusion subjective, la réalité étant que tous les moments ont une existence égale.
Ceci diffère radicalement de la « théorie A du temps » (A-theory/Presentism) qui propose que seul le présent existe réellement, le passé s'étant écoulé et le futur n'étant pas encore venu.
Le défi à l'argument cosmologique
L'argument cosmologique classique (al-Ghazālī, William Lane Craig) :
1. Tout ce qui a un commencement a une cause
2. L'univers a un commencement
3. Donc l'univers a une cause
La seconde prémisse dépend d'une compréhension « linéaire » du temps — il y avait un « premier moment » de l'univers. L'éternalisme nie ceci : l'univers n'a pas « commencé » mais « est » dans le bloc d'espace-temps. Il n'y a pas de « premier moment » au sens dynamique.
Tentatives de conciliation et réponses
Stratégie de Craig : William Lane Craig, le plus éminent défenseur contemporain du kalām, rejette l'éternalisme philosophiquement. Ses arguments :
1. L'éternalisme contredit l'expérience directe de l'écoulement du temps
2. Elle conduit au fatalisme (les actions futures existent déjà)
3. La relativité n'impose pas l'éternalisme — elle peut être interprétée par « l'interprétation de Lorentz » qui préserve un temps absolu caché
Critique : Craig sacrifie l'élégance de la relativité pour sauver l'argument cosmologique. La plupart des physiciens rejettent l'interprétation de Lorentz comme ajoutant une complexité inutile.
Stratégie de la dépendance ontologique : Même si l'univers est éternellement temporel, il reste ontologiquement contingent. Il a besoin d'une explication pour pourquoi le bloc d'espace-temps existe d'abord. Ceci déplace la discussion de la causalité temporelle vers la dépendance ontologique.
Réponse : Ceci dépasse l'argument cosmologique original qui dépend spécifiquement du commencement temporel. La discussion devient celle de l'argument de la contingence et de la nécessité, non du kalām.
Stratégie de reformulation : Certains philosophes (Alexander Pruss, Robert Koons) reformulent le kalām :
« Le nouvel argument cosmologique » :
1. Tout événement contingent nécessite une explication
2. L'existence du bloc d'espace-temps est un événement contingent
3. Donc le bloc d'espace-temps nécessite une explication
Ceci évite de parler de « commencement » temporel. Mais il fait face à des objections :
- « L'existence du bloc d'espace-temps » est-elle un événement au sens technique ?
- Le principe de raison suffisante s'applique-t-il au tout cosmique ?
Critique philosophique plus profonde de l'éternalisme
De la phénoménologie : Notre expérience vécue du temps est dynamique — nous ressentons l'écoulement du temps, le changement, le devenir. L'éternalisme fait de ceci une pure illusion. Est-il concevable que nos expériences les plus profondes soient une illusion complète ?
Réponse des éternalistes : Beaucoup de vérités physiques contredisent l'intuition (dualité onde-particule, intrication quantique). L'intuition n'est pas une preuve définitive.
De l'éthique et de la liberté : Si nos actions futures existent déjà dans le bloc d'espace-temps, où est la liberté ? Comment sommes-nous responsables d'actions « éternellement existantes » ?
Réponse : L'éternalisme ne nie pas nécessairement la liberté. L'action « existe » dans l'espace-temps, mais elle reste « résultant » du choix de l'agent à son moment. La question est complexe et nécessite une discussion indépendante.
Alternatives et développements contemporains
Théorie de l'univers bloc croissant (Growing Block) : Solution intermédiaire — le passé et le présent existent, le futur n'existe pas encore. Ceci préserve une certaine dynamique tout en respectant partiellement la relativité.
Problème : Difficulté à définir le « présent cosmique » en relativité. Quel référentiel détermine le « bord » du bloc croissant ?
Temps émergent (Emergent Time) : Certaines théories de gravité quantique proposent que le temps « émerge » d'un niveau plus profond non-temporel. Ceci pourrait ouvrir une voie à un argument cosmologique modifié sur « l'émergence » du temps lui-même.
Interprétations quantiques : Certaines interprétations du quantique (notamment Relational Quantum Mechanics) réintroduisent un type de dynamique fondamentale. Le temps pourrait avoir une nature plus profonde que le bloc d'espace-temps classique.
Position depuis la perspective du rajḥān ʿaqlī
L'éternalisme est un défi sérieux à l'argument cosmologique classique, mais elle :
1. Ne tranche pas contre l'existence de Dieu : Même si l'univers est éternellement temporel, la question de son fondement ontologique demeure. Pourquoi existe-t-il un bloc d'espace-temps avec ces propriétés ?
2. Fait face à des problèmes philosophiques : Le conflit avec l'expérience vécue, la question de la liberté, la difficulté d'expliquer la causalité — tout cela fait de l'éternalisme une position philosophique non tranchée.
3. Ouvre un champ à de nouvelles formulations : Au lieu d'abandonner les arguments cosmiques, on peut les développer pour accommoder l'éternalisme. La transition de la causalité temporelle vers la dépendance ontologique est fructueuse.
4. N'abolit pas les autres arguments : Même si l'argument cosmologique classique tombait, demeurent les arguments de la contingence et de la nécessité, de l'ordre et du réglage fin, de la conscience, de la morale.
Conclusion évaluative
La théorie de l'univers éternel représente un défi philosophique et scientifique sérieux à l'argument cosmologique traditionnel. On ne peut l'ignorer ou la rejeter superficiellement. En même temps, elle ne tranche pas la question contre la foi :
- L'argument cosmologique peut être reformulé de manières qui accommodent l'éternalisme
- L'éternalisme elle-même fait face à des défis philosophiques profonds
- La question de Dieu est plus large que la question du commencement temporel de l'univers
La position la plus sage : reconnaître la force du défi éternaliste, tout en indiquant qu'il ne tranche pas la question. Les arguments cumulatifs en faveur de l'existence de Dieu restent valides, même si l'argument cosmologique nécessite modification ou remplacement.
Cette discussion montre l'importance du dialogue entre philosophie et science dans les questions de fondements. Ni la physique seule ni la philosophie seule ne tranchent — nous avons besoin d'une intégration critique entre elles.
Où en sommes-nous de cette discussion aujourd'hui
La période 2020-2026 a vu des développements notables sur plusieurs axes. En philosophie du temps, les positions « hybrides » se sont renforcées, tentant de concilier la dynamique de l'expérience vécue et la structure de la relativité, notamment avec les travaux de Christian Wüthrich et Nick Huggett sur l'émergence de l'espace-temps depuis la gravité quantique (2021-2024), où des théories comme les réseaux causaux (causal set theory) et la gravité à boucles indiquent que le bloc d'espace-temps classique pourrait ne pas être le niveau fondamental de la réalité — ce qui rouvre la voie au commencement depuis un niveau plus profond. Craig a continué de défendre la nouvelle interprétation de Lorentz, mais l'opposition physique reste majoritaire. En revanche, Koons (2021) et Pruss (2023) ont développé de nouvelles formulations cosmologiques qui ne dépendent pas de la théorie A du temps, mais du principe de raison suffisante et de la dépendance ontologique, ce qui a revivifié les arguments cosmiques dans un cadre compatible avec l'éternalisme. Quant aux éternalistes, ils ont renforcé leur position par des travaux sur la solidarité ontologique (ontological solidarity) du bloc d'espace-temps, avec une reconnaissance croissante que l'éternalisme ne résout pas le problème de « pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ». La discussion aujourd'hui est plus mature et moins polarisée qu'il y a une décennie.
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
Cette discussion révèle comment fonctionne la méthode cumulative face à un défi structurel à l'un des arguments :
─ L'éternalisme est un défi réel à l'argument cosmologique classique dans sa formulation reposant sur le commencement temporel. L'honnêteté intellectuelle exige de le reconnaître.
─ Mais le défi concerne une formulation particulière, non le principe de l'explication cosmique lui-même. Les nouvelles formulations basées sur la dépendance ontologique et la contingence accommodent l'éternalisme et préservent la force du raisonnement.
─ L'éternalisme elle-même n'est pas une vérité tranchée mais une position interprétative ayant des coûts philosophiques : problème de la liberté, caractère illusoire de l'expérience temporelle, et absence d'explication de l'existence du bloc d'espace-temps.
─ Le rajḥān ʿaqlī ne chute pas avec la chute d'un argument unique. Même si la formulation cosmologique traditionnelle s'affaiblissait, demeurent les données du réglage fin, de la conscience, de la morale objective et de la contingence ontologique qui s'accumulent vers l'explication théiste.
─ La position la plus probable : l'existence de l'univers — éternel ou contingent — nécessite un fondement ontologique qui le transcende, et le théisme offre l'explication la plus simple de cela, sans que ce soit une certitude absolue.
Pour la lecture
- William Lane Craig & Quentin Smith, Theism, Atheism, and Big Bang Cosmology (Oxford, 1993)
- Rob Koons & Alex Pruss, "The Kalām Argument" in The Blackwell Companion to Natural Theology (2009)
- Craig Callender, ed., Time, Reality and Experience (Cambridge UP, 2002)
- Yuval Dolev, Time and Realism (MIT Press, 2007)
- Dean Zimmerman, "The A-Theory of Time, The B-Theory of Time, and 'Taking Tense Seriously'" (Dialectica, 2005)
- Page « Challenge: Eternalism and the Kalām Argument » sur le site
- Page « Formulation: Neo-Kalām Arguments » sur le site