Les lois de la nature
Qu'est-ce que « l'objectivité de la référence divine à la loi naturelle » chez Aquin, et en quoi diffère-t-elle des théories contemporaines de la loi naturelle ?
La théorie de la loi naturelle chez Thomas d'Aquin (1225-1274) constitue l'une des tentatives philosophiques les plus profondes pour relier l'ordre de la nature à la sagesse divine. Le concept de « référence divine » (divine reference) au cœur de sa théorie la distingue des formulations contemporaines, qu'elles soient séculières ou religieuses. Comprendre cette distinction est nécessaire pour saisir la profondeur du débat philosophique sur les fondements de la loi naturelle.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains croyants :
« Aquin prouve que toute loi naturelle a besoin de Dieu directement. » Simplification erronée. Aquin distingue entre plusieurs niveaux de loi (éternelle, naturelle, humaine, divine), et la relation entre eux n'est pas directement simple. La loi naturelle chez lui possède une autonomie relative dans la connaissance même si elle est fondée métaphysiquement sur la loi éternelle.
« La théorie d'Aquin est la seule théorie chrétienne de la loi naturelle. » Erreur historique. Même à l'époque médiévale, il existait différentes théories (Duns Scot, Guillaume d'Ockham). À l'époque moderne, les théories chrétiennes de la loi naturelle se sont diversifiées davantage.
Du côté de certains naturalistes :
« Aquin n'est qu'un théologien qui habille la philosophie aristotélicienne d'un vêtement religieux. » Réduction injuste. Aquin a développé la philosophie aristotélicienne dans de nouvelles directions, et ses arguments philosophiques sont autonomes même s'ils s'inscrivent dans un cadre théologique. Des philosophes contemporains non-croyants (Anthony Kenny, Philippa Foot) prennent ses arguments philosophiques au sérieux.
« Les théories contemporaines de la loi naturelle ont complètement dépassé Aquin. » Affirmation forte qui nécessite vérification. Certaines théories contemporaines (John Finnis, Alasdair MacIntyre) développent Aquin plus qu'elles ne le dépassent. Même les théories qui diffèrent radicalement de lui bénéficient de ses distinctions conceptuelles.
Structure de la théorie d'Aquin : les quatre niveaux de la loi
Chez Aquin, la loi n'est pas un concept unique mais quatre niveaux interconnectés :
1. La loi éternelle (Lex Aeterna) : La sagesse divine qui gouverne toute la création. Ce n'est pas une « loi » au sens législatif, mais l'ordre rationnel dans l'esprit divin par lequel Dieu gouverne l'univers.
2. La loi naturelle (Lex Naturalis) : La participation de la créature rationnelle à la loi éternelle. L'homme, par sa raison, perçoit des principes fondamentaux pour l'action morale (« fais le bien et évite le mal ») et en déduit des règles éthiques.
3. La loi humaine (Lex Humana) : Les lois positives que les humains établissent pour organiser la société, et qui doivent être en harmonie avec la loi naturelle pour être justes.
4. La loi divine (Lex Divina) : La révélation directe (dans l'Écriture sainte) qui complète la loi naturelle et guide l'homme vers sa fin surnaturelle.
L'objectivité de la référence divine : le sens précis
La « référence divine » chez Aquin ne signifie pas que la loi naturelle a besoin d'une connaissance explicite de Dieu pour être connue ou contraignante. Elle signifie plutôt :
Ontologiquement : La loi naturelle a un fondement dans la réalité métaphysique (la loi éternelle). Elle n'est pas un simple accord humain ou une construction sociale, mais a des racines dans la nature des choses telle que Dieu les a créées.
Épistémologiquement : La raison humaine peut connaître la loi naturelle sans révélation spéciale. Le païen et l'athée peuvent percevoir que le meurtre est mal par la seule raison naturelle.
Téléologiquement : La loi naturelle guide l'homme vers sa fin naturelle (le bonheur dans cette vie), mais elle est ouverte à une fin surnaturelle (la vision béatifique) qui nécessite la loi divine.
Cette « objectivité » signifie que la loi naturelle est réelle et contraignante indépendamment de notre connaissance de son origine divine, mais sa compréhension complète exige de percevoir sa place dans l'ordre cosmique plus large.
En quoi cela diffère-t-il des théories contemporaines ?
1. Par rapport aux théories séculières contemporaines de la loi naturelle :
Des philosophes comme John Finnis (dans « Natural Law and Natural Rights » 1980) tentent de formuler une loi naturelle sans référence divine explicite. Selon eux, les « biens fondamentaux » (vie, connaissance, amitié, jeu, expérience esthétique, rationalité pratique, religion) sont évidents et n'ont pas besoin de fondement métaphysique.
La différence : Aquin considère que ces biens ont finalement besoin d'un fondement dans la loi éternelle. Sans ce fondement, ils restent « suspendus dans le vide ». Finnis répond que l'évidence suffit, mais des critiques (comme Russell Hittinger) estiment que cela affaiblit la force de la théorie.
2. Par rapport aux théories protestantes de la loi naturelle :
Des réformateurs comme Calvin ont accepté la loi naturelle mais avec plus de réserves sur la capacité de la raison déchue. Selon eux, le péché a corrompu la raison humaine au point que la loi naturelle a toujours besoin d'être corrigée par la révélation.
La différence : Aquin est plus optimiste concernant la raison naturelle. Le péché l'a affaiblie mais ne l'a pas détruite. La raison reste capable de percevoir les vérités morales fondamentales, même avec plus de difficulté.
3. Par rapport aux théories naturalistes évolutionnistes :
Des philosophes comme Larry Arnhart (« Darwinian Natural Right » 1998) tentent de fonder la loi naturelle sur la biologie évolutionniste. Les inclinations naturelles humaines sont le produit de l'évolution, et ce qui sert l'épanouissement de l'espèce humaine est « naturel » et « moral ».
La différence : Aquin voit la nature comme téléologique (ayant des fins intentionnelles), tandis que l'évolution darwinienne est non-téléologique. Tenter d'extraire des critères moraux d'un processus aveugle fait face au « sophisme naturaliste ». Aquin évite cela parce que la nature chez lui est conçue pour des fins.
4. Par rapport aux théories du commandement divin :
Certains théologiens (notamment dans la tradition ash'arite islamique et chez certains protestants) considèrent que la morale vient directement du commandement divin, non de la nature.
La différence : Aquin considère que Dieu commande ce qui est bon selon la nature des choses, non que les choses sont bonnes parce que Dieu les a commandées. Cela évite le dilemme d'Euthyphron d'une manière différente.
Points forts de la théorie d'Aquin
La cohérence métaphysique : Relier la loi morale à l'ordre cosmique fournit une explication unifiée de la réalité. Pourquoi l'univers est-il ordonné ? Pourquoi la raison comprend-elle la nature ? Pourquoi la morale est-elle objective ? Tout cela s'explique par la référence à la loi éternelle.
Le réalisme moral : Évite le relativisme et la subjectivité. La morale n'est pas une question d'opinion ou de culture, mais a un fondement dans la nature des choses.
Le respect de l'autonomie humaine : Malgré le fondement divin, la raison humaine a un rôle réel dans la découverte de la morale. Ce n'est pas une simple obéissance aveugle.
Les défis contemporains à la théorie d'Aquin
Le problème du pluralisme : Dans un monde multiculturel, peut-on parler d'une « nature humaine » unique ? Les critiques estiment que ce qu'Aquin considère comme « naturel » peut être culturel.
Le défi scientifique : Le concept de « nature téléologique » est-il encore défendable après Darwin ? Même si nous acceptons l'évolution, peut-on parler de « fins » dans la nature ?
Le problème de la connaissance : Même si la loi naturelle existe, dans quelle mesure est-elle claire ? Les désaccords moraux profonds questionnent la capacité de la raison à la percevoir clairement.
Développements contemporains
Le thomisme analytique : Des philosophes comme John Haldane reformulent Aquin dans le langage de la philosophie analytique contemporaine.
Le thomisme existentiel : Jacques Maritain et Étienne Gilson ont développé Aquin dans une direction qui met davantage l'accent sur la personne et la liberté.
Le dialogue avec les sciences cognitives : Tentatives de comprendre comment la raison perçoit la loi naturelle du point de vue de la psychologie cognitive et des neurosciences.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
La théorie d'Aquin reste influente mais n'est pas dominante. Même les thomistes contemporains diffèrent dans son interprétation et son application. Le débat actuel porte sur :
- Peut-on défendre la loi naturelle sans la métaphysique aristotélico-thomiste complète ?
- Comment concilier la permanence de la loi naturelle et la connaissance évolutive de la nature humaine ?
- Quel est le rôle de la révélation dans la clarification ou le complément de la loi naturelle ?
La position la plus