Le temps et l'éternité

Quelle est la différence entre « Dieu éternel hors du temps » (eternity) et « Dieu perpétuel dans le temps » (sempiternity), et laquelle de ces positions les traditions islamique et chrétienne adoptent-elles ?

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La question de la relation de Dieu au temps fait partie des questions les plus complexes en philosophie de la religion, et s'articule autour de deux conceptions distinctes : l'éternité hors du temps (timeless eternity) et la perpétuité dans le temps (temporal sempiternity). La différence entre elles est fondamentale et a des implications philosophiques et théologiques profondes, et les traditions islamique et chrétienne ont traité cette question de manières entremêlées et divergentes.

Réponses insuffisantes à éviter

De la part de certains défenseurs du monothéisme :

« Dieu est clairement hors du temps dans les deux traditions. » Simplification défaillante. Les deux traditions contiennent des voix multiples, et même les grands penseurs ont divergé sur cette question. Al-Ghazālī par exemple a une position différente d'Averroès, et Augustin diffère de Duns Scot.

« La perpétuité temporelle assimile Dieu aux créatures. » Jugement hâtif. Ceux qui défendent la perpétuité divine ne mettent pas sur un pied d'égalité Dieu et les créatures, mais distinguent entre existence temporelle limitée (pour les créatures) et existence temporelle illimitée (pour Dieu).

« La question est verbale, non réelle. » Minimisation de l'importance d'un débat qui a des conséquences sérieuses sur la compréhension de la connaissance divine, de la volonté divine, et de la relation entre Dieu et le monde.

De la part de certains critiques :

« L'idée d'éternité hors du temps est logiquement contradictoire. » Affirmation qui nécessite une démonstration rigoureuse. Les philosophes contemporains comme Stump et Kretzmann ont développé des modèles cohérents d'éternité atemporelle.

« La tradition islamique adopte clairement la perpétuité temporelle. » Lecture sélective. De nombreux textes en théologie spéculative (kalām) et philosophie islamique indiquent la transcendance de Dieu par rapport au temps.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles échouent à saisir que la question implique des niveaux multiples : métaphysique (quelle est la nature du temps ?), logique (peut-on concevoir une existence atemporelle ?), théologique (quelles sont les conséquences de chaque position sur les attributs divins ?), et historique (comment les positions ont-elles évolué dans les deux traditions ?).

La distinction conceptuelle fondamentale

L'éternité hors du temps (Timeless Eternity) : Dieu existe d'une manière qui transcende totalement le temps. Il n'y a ni « avant » ni « après » dans l'existence divine. Tous les moments temporels sont présents devant Dieu dans un « instant éternel » unique. Représentants classiques : Boèce, Augustin, Anselme, Thomas d'Aquin en christianisme ; al-Fārābī, Avicenne, et al-Ghazālī (dans certaines de ses œuvres) en islam.

Arguments fondamentaux :
- La perfection divine exige la permanence absolue, et le temps implique le changement
- La simplicité divine est incompatible avec la composition temporelle (passé/présent/futur)
- La science divine absolue requiert de voir tous les événements « d'un seul coup »

La perpétuité dans le temps (Temporal Sempiternity) : Dieu existe dans le temps mais sans commencement ni fin. Il a un passé illimité et un futur illimité. Il fait l'expérience de la succession temporelle mais de manière parfaite. Représentants : Duns Scot, Guillaume d'Ockham, Richard Swinburne en christianisme ; Ibn Taymiyya et certains théologiens ash'arites tardifs en islam.

Arguments fondamentaux :
- L'Écriture sainte/le Coran décrit Dieu avec des actions temporelles (créa, envoya, jugera)
- Une relation réelle avec les créatures requiert une existence dans le même cadre temporel
- La réponse à la prière et l'interaction avec les événements nécessitent une certaine temporalité

Les complexités philosophiques

La question n'est pas une simple dichotomie. Des positions intermédiaires ont émergé :

« L'éternité-avec-temporalité » (Stump-Kretzmann) : Eleonore Stump et Norman Kretzmann ont développé dans les années 1980 un modèle tentant de concilier : Dieu est éternel mais a une sorte « d'extension » (duration) non temporelle, permettant une relation réelle avec les temporels.

« L'atemporalité sans permanence » (Leftow) : Brian Leftow a proposé que Dieu puisse être hors du temps sans être « statique », mais avoir un type de « vie » éternelle.

« La temporalité relative » (Craig après 2000) : William Lane Craig — après sa longue défense de l'atemporalité — s'est tourné vers une position hybride : Dieu était atemporel « avant » la création, et devint temporel « avec » la création.

Les positions dans la tradition islamique

La tradition islamique n'est pas uniforme sur cette question :

Le courant philosophique (les philosophes musulmans) : Al-Fārābī et Avicenne adoptèrent fermement l'atemporalité divine. Dieu chez eux est « dahri » (éternel) non « zamānī » (temporel), et le dahr (éternité) chez eux s'oppose au zamān (temps). Averroès défendit cette position contre les attaques d'al-Ghazālī.

Le courant théologique précoce (kalām) : Les ash'arites anciens et les māturīdites distinguèrent entre attributs d'essence (azalī, éternels) et attributs d'action (ḥāditha, contingents), ce qui suggère une position composite. Al-Bāqillānī et al-Juwaynī développèrent des concepts précis de l'azaliyya (éternité).

Le courant hanbalite/salafite : Ibn Taymiyya et son école rejetèrent fermement l'atemporalité divine et adoptèrent la perpétuité temporelle. Leur argument principal : le Coran décrit Dieu avec des actions renouvelées, ce qui nécessite un type de temporalité.

Le soufisme philosophique : Ibn 'Arabī et son école développèrent des concepts très complexes, dépassant la dichotomie simple. Le « temps éternel » chez lui n'est pas notre temps, mais ce n'est pas non plus une atemporalité pure.

Les positions dans la tradition chrétienne

La ligne augustinienne-thomiste : Augustin ancra l'idée d'atemporalité divine dans la théologie chrétienne, influencé par le néoplatonisme. Thomas d'Aquin la développa philosophiquement : Dieu est « tout d'un seul coup » (totum simul).

Le défi ockhamien-scotiste : Duns Scot et Guillaume d'Ockham soulevèrent des questions sérieuses sur la possibilité d'une relation réelle entre un dieu atemporel et un monde temporel. Leur courant prépara une acceptation plus large de la perpétuité.

La théologie protestante : Divisée. Calvin maintint l'atemporalité, mais des théologiens ultérieurs comme Oscar Cullmann adoptèrent la temporalité divine.

La philosophie analytique de la religion : Division nette. Swinburne, van Inwagen, Hasker avec la perpétuité ; Stump, Leftow, Helm avec l'éternité.

Les implications théologiques

Chaque position a ses conséquences :

Implications de l'atemporalité :
- La science divine : connaissance de tous les événements « d'un seul coup » — résout le problème de la prescience et de la liberté
- La volonté divine : décision éternelle unique et globale
- Problème : comment Dieu interagit-il avec la prière ? Comment « répond-il » ?

Implications de la perpétuité :
- La science divine : connaissance qui se renouvelle avec le renouvellement des événements — problème avec la prescience
- La volonté divine : décisions multiples à travers le temps
- Problème : Dieu change-t-il ? Attend-il ? Se repent-il ?

Les discussions contemporaines (2010-2024)

Le débat a évolué grâce à :

La philosophie du temps contemporaine : La théorie de la relativité a complexifié le concept de « maintenant », ce qui a affecté le débat. L'atemporalité divine est-elle plus proche de l'univers-bloc quadridimensionnel (block universe) ?

La théologie ouverte (Open Theism) : Mouvement protestant adoptant fermement la perpétuité, affirmant que l'avenir est « ouvert » même par rapport à Dieu.

Le dialogue académique islamique-chrétien : Comparaisons précises entre les positions, particulièrement entre Thomas d'Aquin et Avicenne, et entre Ibn Taymiyya et la Process Theology.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Il n'y a pas de consensus, mais on peut identifier des tendances :

- Les philosophes analytiques de la religion sont divisés presque également
- Les théologiens traditionnels (catholiques/orthodoxes/ash'arites) tendent vers l'atemporalité
- Les théologiens « scripturaires » (évangéliques/salafistes) tendent vers la perpétuité
- Émergence croissante de positions hybrides et intermédiaires

La position la plus mature aujourd'hui reconnaît que les deux positions tentent de protéger des vérités théologiques importantes, et que le langage humain peut être insuffisant pour exprimer complètement la relation divine au temps.

Pour une lecture avancée

- Niveau avancé : le temps dans la théorie de la relativité et son impact sur la question
- Niveau avancé : la critique d'Ibn Taymiyya des philosophes sur la question des événements sans commencement
- Eleonore Stump & Norman Kretzmann, "Eternity" (1981)
- Brian Leftow, Time and Eternity (Cornell UP, 1991)
- William Lane Craig, God, Time, and Eternity (Kluwer, 2001)
- Sulaymān Dunyā, « Mas'alat al-zamān 'inda al-Ghazālī » (1965)
- Page « Formulation: God's Relation to Time » sur le site

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