La morale objective
Le programme « d'inférence bayésienne pour l'éthique théiste » de J. Hare réussit-il à formuler un soutien probabiliste au théisme à partir des données de l'objectivité morale ?
Dans ses livres "The Moral Gap" (Oxford UP, 1996) et "God's Command" (Oxford UP, 2015), John Hare — professeur de philosophie à Yale et fils du philosophe R.M. Hare — présente une tentative méthodologique distinguée : utiliser l'inférence bayésienne pour évaluer comment les données morales soutiennent l'hypothèse théiste. Ce programme représente un développement technique important dans l'argument moral, le déplaçant des formulations déductives traditionnelles vers un cadre probabiliste plus précis.
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains défenseurs : « Hare a prouvé l'existence de Dieu mathématiquement à partir de la morale » est une exagération. Le bayésianisme fournit un soutien probabiliste, non une preuve catégorique. « Les mathématiques rendent l'argument certain » est une incompréhension de la nature de l'inférence bayésienne.
Du côté de certains critiques : « L'utilisation du bayésianisme en philosophie est une ruse mathématique » est un rejet non justifié. Le bayésianisme est un outil standard en épistémologie contemporaine. « La morale est subjective donc l'argument est invalide à la base » ignore que Hare discute d'abord pourquoi l'objectivité morale est raisonnable.
La structure bayésienne chez Hare
Première prémisse : formulation des données morales (E).
Hare définit précisément les données morales :
- E₁ : existence de faits moraux objectifs (le meurtre d'innocents est objectivement mal)
- E₂ : possibilité de la connaissance morale (nous connaissons certains faits moraux)
- E₃ : obligation morale (nous sommes moralement obligés)
- E₄ : correspondance espérée entre bonheur et vertu (le souverain bien kantien)
Deuxième prémisse : détermination des hypothèses concurrentes.
- T : théisme (un Dieu personnel créateur moral)
- N : naturalisme (pas de Dieu, la réalité est seulement matérielle/naturelle)
Troisième prémisse : application du théorème de Bayes.
P(T|E) = P(E|T) × P(T) / P(E)
P(N|E) = P(E|N) × P(N) / P(E)
Le ratio bayésien : P(T|E)/P(N|E) = [P(E|T)/P(E|N)] × [P(T)/P(N)]
Si P(E|T) > P(E|N), alors les données morales soutiennent T contre N.
L'argument central : P(E|T) >> P(E|N)
Hare argumente que la probabilité des données morales sur le théisme est beaucoup plus élevée que leur probabilité sur le naturalisme :
Concernant E₁ (objectivité) :
- Sur T : Dieu moral fonde des faits moraux objectifs. P(E₁|T) ≈ 0.9
- Sur N : le naturalisme fait face à des difficultés pour fonder l'objectivité. P(E₁|N) ≈ 0.1-0.3
Concernant E₂ (connaissance) :
- Sur T : Dieu a conçu les humains pour connaître les faits moraux. P(E₂|T) ≈ 0.8
- Sur N : coïncidence évolutionnaire que nous atteignions les faits moraux. P(E₂|N) ≈ 0.05
Concernant E₃ (obligation) :
- Sur T : Dieu est la source de l'obligation morale. P(E₃|T) ≈ 0.95
- Sur N : obligation sans obligateur est problématique. P(E₃|N) ≈ 0.2
Concernant E₄ (correspondance espérée) :
- Sur T : Dieu garantit la justice cosmique finale. P(E₄|T) ≈ 0.9
- Sur N : aucune garantie de correspondance entre vertu et bonheur. P(E₄|N) ≈ 0.1
Résultat cumulatif : P(E|T)/P(E|N) ≈ 100-1000
Critique du programme bayésien
Première critique : le problème de détermination des probabilités a priori.
Alan Hájek et Graham Oppy soutiennent que les chiffres que Hare pose (0.9, 0.1, etc.) sont arbitraires. Il n'y a pas de méthode objective pour déterminer P(E₁|N) = 0.1 plutôt que 0.5.
Réponse de Hare : les chiffres précis ne sont pas nécessaires. L'important est l'ordre relatif : P(E|T) > P(E|N). Même si nous différons sur le degré, la direction est claire.
Deuxième critique : le problème des hypothèses alternatives.
Paul Draper soutient que les options ne sont pas limitées à T et N. Il y a d'autres hypothèses : divinité non personnelle, polythéisme, naturalisme étendu incluant des valeurs objectives.
Réponse de Hare : on peut ajouter des hypothèses, mais la plupart font face à des difficultés similaires au naturalisme pour expliquer E. L'analyse peut être étendue pour inclure des hypothèses multiples.
Troisième critique : le naturalisme moral robuste.
Erik Wielenberg argumente que Hare sous-estime la capacité du naturalisme. Le réalisme moral robuste rend P(E₁|N) beaucoup plus élevé que ce que Hare suppose.
Réponse de Hare : même si nous acceptons Wielenberg sur E₁, E₂, E₃ et E₄ restent problématiques pour le naturalisme. L'analyse cumulative reste en faveur du théisme.
Quatrième critique : le dilemme du mal inversé.
Si nous utilisons le bayésianisme sur le mal : P(mal|T) < P(mal|N), alors le mal soutient N contre T. L'équilibre global reste-t-il en faveur de T ?
Réponse de Hare : oui, le mal compte contre T, mais doit être équilibré avec toutes les données. Dans "God and Evil" (2021), Hare développe une analyse bayésienne complète incluant le mal.
Développements du programme (2015-2026)
Le courant de développement technique comprend les élèves de Hare (Justin Mooney, Chris Toner). Ils développent :
- des modèles bayésiens multi-niveaux
- l'intégration de données des sciences cognitives de la morale
- l'analyse de sensibilité aux hypothèses a priori
Le courant de critique bayésienne comprend Hájek, Oppy, Draper. Ils développent :
- une critique plus profonde de la détermination des probabilités
- des modèles bayésiens alternatifs arrivant à des résultats différents
- des problèmes dans l'application du bayésianisme à la métaphysique
Le courant d'intégration comprend Swinburne, Brouwer. Ils intègrent :
- le bayésianisme moral avec d'autres arguments (cosmologique, réglage fin)
- une analyse bayésienne cumulative complète du théisme
Le point philosophique plus profond
Le programme bayésien révèle une tension fondamentale : peut-on appliquer les probabilités aux grandes questions métaphysiques ?
Les partisans : le bayésianisme est le meilleur outil que nous ayons pour la pensée rationnelle sous incertitude. Même s'il n'est pas parfait, il aide à structurer la pensée.
Les opposants : les questions métaphysiques dépassent le champ des probabilités. Tenter de les quantifier déforme leur nature.
Position médiane : le bayésianisme est utile comme cadre organisationnel, non comme calculatrice. Il aide à clarifier les relations entre données et hypothèses sans prétendre à la précision numérique.
Évaluation du point de vue du rajḥān ʿaqlī
Le programme bayésien de Hare apporte une contribution précieuse :
Points forts :
- il structure l'argument moral de façon précise
- évite les prétentions de certitude catégorique
- permet l'intégration de données multiples
- s'harmonise avec la méthode du rajḥān cumulatif
Points faibles :
- difficulté de détermination des probabilités a priori
- sensibilité aux hypothèses
- ne tranche pas le débat définitivement
Conclusion évaluative
Le programme réussit à montrer que les données morales soutiennent probabilistiquement le théisme contre le naturalisme, mais ne fournit pas une « preuve » catégorique. Ceci est cohérent avec la méthode du rajḥān ʿaqlī : des données multiples s'accumulent pour former un cas cumulatif pour le théisme, sans prétendre à la certitude.
Valeur fondamentale du programme : transformer le débat de « la morale prouve-t-elle Dieu ? » vers « combien la morale soutient-elle la probabilité du théisme ? » — et c'est un progrès méthodologique important.
Où nous en sommes aujourd'hui
Le bayésianisme en philosophie de la religion connaît une croissance. Le programme de Hare pour la morale fait partie d'un mouvement plus large (Swinburne pour le cosmos, Collins pour le réglage fin). Le débat technique évolue, avec des tentatives de dépasser les problèmes initiaux.
Le projet n'est pas tranché, mais il a montré la valeur des outils probabilistes dans l'organisation du débat philosophique sur Dieu. Même les critiques acceptent que le cadre bayésien clarifie les points de désaccord.
Pour la lecture
- John E. Hare, God's Command (Oxford UP, 2015) chapitres 8-10
- John E. Hare, "Kant and Divine Command Theory" (Oxford Studies, 2020)
- C.S. Evans & J. Hare, "Moral Arguments: Bayesian Approach" (Blackwell Companion, 2019)
- Graham Oppy, "On Hare's Bayesian Moral Argument" (Sophia, 2018)
- Paul Draper, "Moral Arguments and Probabilistic Problems" (Oxford Studies, 2017)
- page "Formulation: Bayesian Moral Argument" sur le site
- page "Method: Bayesian Analysis" sur le site