La morale objective

L'argument d'Erik Wielenberg de « l'éthique robuste » réussit-il à établir des valeurs morales objectives sur des faits moraux premiers sans Dieu, ou fait-il face au problème de la coïncidence épistémique cosmique ?

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Cette question se situe au cœur de l'un des projets philosophiques les plus ambitieux de l'éthique contemporaine : la tentative d'Erik Wielenberg d'établir une éthique objective forte sans Dieu. Le projet de « l'éthique robuste » (Robust Ethics) — qu'a développé Wielenberg dans son livre principal (2014) et ses articles ultérieurs — représente le défi le plus élaboré à l'argument moral théiste. La question : réussit-il à dépasser « le problème de la coïncidence épistémique cosmique », ou reste-t-il vulnérable à cette critique fondamentale ?

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs du théisme :

« Wielenberg échoue car l'éthique sans Dieu est logiquement impossible. » Présupposé a priori. Wielenberg présente un argument internement cohérent pour la possibilité de l'éthique objective sans Dieu. La réponse à cela nécessite de réfuter ses arguments détaillés, non de se contenter de réaffirmer la position théiste.

« L'éthique primitive est une idée obscure sans signification. » Ignorance de la tradition philosophique. Le concept de « faits moraux bruts » (brute moral facts) a une longue histoire dans la philosophie morale, de Moore à Ross à Shafer-Landau. Wielenberg développe cette tradition de manière sophistiquée.

« Le problème de la coïncidence détruit toute éthique athée. » Généralisation excessive. Le problème de la coïncidence est un défi sérieux, mais Wielenberg propose des réponses spécifiques. L'évaluation de ces réponses nécessite une analyse précise, non un rejet global.

Du côté de certains naturalistes :

« Wielenberg a prouvé la possibilité de l'éthique sans Dieu. » Précipitation. Wielenberg présente un modèle cohérent, mais cela ne signifie pas qu'il ait « prouvé » quoi que ce soit de manière catégorique. Le débat philosophique sur son projet reste ouvert et vivant.

« Le problème de la coïncidence n'est qu'une ruse théologique. » Mépris pour une critique philosophique sérieuse. Le problème de la coïncidence épistémique est soulevé aussi par des philosophes neutres (Sharon Street, Richard Joyce), et n'est pas simplement une « ruse » théiste.

Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes

Elles partagent le fait d'éviter de traiter la complexité du projet philosophique de Wielenberg. Son projet n'est pas simplement une « défense de l'athéisme », mais une tentative de construire une théorie éthique complète. La critique sérieuse nécessite de comprendre la structure de cette théorie et ses défis internes.

Structure du projet de Wielenberg : l'éthique robuste

Wielenberg construit sa théorie sur quatre piliers :

Premier : les faits éthiques bruts (Brute Ethical Facts).

Certains faits moraux sont fondamentaux et irréductibles. Par exemple : « la souffrance sans raison est un mal » n'est pas un fait dérivé d'autre chose, mais un fait premier dans la structure de la réalité. Ces faits existent nécessairement, comme les faits mathématiques.

Deuxième : les relations de constitution (Making Relations).

Les faits éthiques bruts « constituent » (make) des propriétés éthiques dans le monde matériel via des relations nécessaires. Par exemple : l'existence d'un être conscient rationnel « constitue » en lui une dignité morale. Cette relation est nécessaire et non accidentelle.

Troisième : la nécessité sans fondement (Necessity without Foundation).

Les faits moraux sont nécessaires mais n'ont pas besoin d'un « fondateur » externe. Comme les faits logiques et mathématiques, ils font partie de la structure nécessaire de la réalité. Dieu n'est pas requis pour expliquer leur nécessité.

Quatrième : la connaissance morale fiable.

Nous avons évolué de manière à nous rendre capables de connaître certains faits moraux fondamentaux. Ce n'est pas une coïncidence pure, mais le résultat d'une relation entre les faits moraux et notre survie évolutionnaire (la coopération est utile pour la survie et est aussi un bien moral).

Le défi central : le problème de la coïncidence épistémique

Le problème de la coïncidence — développé par Sharon Street et approfondi par d'autres — pose un dilemme :

Si les faits moraux sont indépendants de l'évolution (comme le prétendent les réalistes moraux), comment concevoir que nos croyances morales (façonnées évolutionnairement) correspondent aux faits moraux objectifs ? Cette correspondance serait une coïncidence cosmique stupéfiante.

Les options :
1. Nier le réalisme moral (les faits moraux n'existent pas indépendamment)
2. Accepter que nos croyances morales ne sont pas fiables
3. Trouver une explication à la correspondance autre que la coïncidence

Les théistes choisissent (3) via Dieu qui a conçu l'évolution pour conduire à une connaissance morale correcte. Wielenberg a besoin de l'option (3) sans Dieu.

Réponse de Wielenberg : « la relation de constitution du troisième facteur »

Wielenberg développe une réponse complexe via ce qu'il appelle la « relation de constitution du troisième facteur » (Third-Factor Making Relation) :

Les propriétés qui rendent une action moralement bonne (par exemple : promouvoir la coopération) sont les mêmes propriétés qui la rendent évolutionnairement utile. Ce n'est pas une coïncidence que nous évoluions pour croire que la coopération est bonne, car la même propriété (promouvoir la survie collective) rend la coopération :
a) évolutionnairement utile (donc nous y tendons)
b) moralement bonne (via la relation de constitution)

Cela explique la correspondance sans coïncidence et sans Dieu.

Critique de la réponse de Wielenberg

Les critiques soulèvent plusieurs problèmes concernant cette réponse :

Premièrement : le problème de portée.

La réponse de Wielenberg peut réussir avec certaines valeurs morales (coopération, altruisme proche), mais qu'en est-il des valeurs morales sans relation claire avec la survie évolutionnaire ? Par exemple :
- Les droits des générations futures lointaines
- Les devoirs envers les étrangers d'autres continents
- La valeur de la vérité abstraite
- La dignité des handicapés mentaux

Comment « la relation de constitution du troisième facteur » explique-t-elle notre connaissance de ces valeurs ?

Deuxièmement : le problème de direction causale.

Même si nous acceptons que certaines propriétés rendent une action à la fois bonne et évolutionnairement utile, la question demeure : pourquoi avons-nous évolué pour reconnaître la propriété en tant que moralement bonne et pas seulement en tant qu'utile ? L'évolution explique la tendance à l'action, non le jugement moral à son sujet.

Troisièmement : le problème des faits contre-évolutionnaires.

Certains de nos faits moraux semblent contraires à l'intérêt évolutionnaire. Par exemple : « se sacrifier pour des étrangers est une grande vertu ». Comment expliquer notre connaissance de ces faits si l'évolution est le seul pont ?

Tentatives additionnelles de Wielenberg

Dans ses œuvres récentes (2016-2020), Wielenberg développe des réponses supplémentaires :

« L'expansion épistémique » : nos capacités cognitives évoluées (raison, abstraction) nous permettent d'étendre les faits moraux fondamentaux à des domaines plus larges. Par exemple : de « ne fais pas de mal à tes proches » à « ne fais de mal à personne ».

« La cohérence rationnelle » : une fois que nous connaissons certains faits moraux fondamentaux, la raison nous conduit à d'autres faits via la cohérence et le raisonnement.

« La chance épistémique limitée » : une certaine chance épistémique est acceptable dans toute théorie épistémique. Même le théisme fait face à la question « pourquoi Dieu a-t-il créé des êtres capables de connaissance morale ? »

La critique avancée : « la coïncidence à un niveau plus profond »

Même avec ces réponses, les critiques soutiennent que la coïncidence se déplace vers un niveau plus profond :

Pourquoi existe-t-il des « relations de constitution » entre les propriétés naturelles et les propriétés morales en premier lieu ? Pourquoi l'univers est-il construit de sorte que « promouvoir le bien-être » « constitue » « le bien moral » ? Cela semble être un agencement ordonné qui nécessite une explication.

Wielenberg répond que ces relations sont logiquement nécessaires, comme les relations mathématiques. Mais les critiques demandent : même si elles sont nécessaires, pourquoi l'univers physique « incarne »-t-il ces nécessités ?

Positions du débat actuel (2020-2026)

Le courant de « réalisme moral non-théiste » (Wielenberg, Enoch, Cuneo) développe des modèles variés d'éthique objective sans Dieu, chacun faisant face au problème de la coïncidence d'une manière différente.

Le courant de « critique théiste » (William Lane Craig, Mark Linville, David Baggett) développe des critiques sophistiquées de ces tentatives, se concentrant sur la persistance du problème de la coïncidence à différents niveaux.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Dans la période 2020-2026, le débat s'est cristallisé autour de trois axes distincts. Premièrement : le courant du « scepticisme évolutionnaire approfondi » (Street, Joyce, Bogardus) a continué à faire pression sur tout réalisme moral — théiste et non-théiste — montrant que le problème de la coïncidence ne se résout pas par le troisième facteur seul, car il revient à un niveau plus profond : pourquoi les relations de constitution elles-mêmes correspondent-elles à la structure évolutionnaire ? Deuxièmement : Wielenberg et ses alliés (Pardy, Enoch) ont développé des modèles de « nécessité métaphysique forte », affirmant que les relations de constitution sont nécessaires dans tout monde possible, donc la question de leur « coïncidence » n'a pas de sens. Troisièmement : la critique théiste (Linville, Baggett & Walls 2022, Moreland) s'est déplacée de la réponse détaillée vers l'argumentation structurelle : le modèle naturaliste manque d'un « fondement ontologique personnel » qui lie la valeur à la conscience et l'intention, et c'est un défaut qui ne se traite pas en multipliant les nécessités abstraites. Le débat aujourd'hui est ouvert et croissant, et n'a été tranché définitivement par aucune partie.

Du point de vue de la prépondérance rationnelle

Le projet de Wielenberg présente un cas exemplaire de la méthode de prépondérance rationnelle cumulative :
─ Le phénomène à expliquer est réel : l'existence de faits moraux objectifs est reconnue par les deux parties.
─ Deux explications concurrentes : faits premiers nécessaires sans fondateur (Wielenberg), ou fondement dans la nature d'un Dieu personnel rationnel bon (théisme).
─ Le modèle de Wielenberg est internement cohérent, mais il paie un double prix : multiplication des nécessités premières non expliquées, et persistance de l'écart de coïncidence au niveau épistémico-évolutionnaire sans comblement complet.
─ Le modèle théiste paie aussi son prix (supposer une entité nécessaire personnelle), mais il fournit un fondement ontologique unifié pour la valeur, la connaissance et l'intention ensemble.
─ La prépondérance tend vers le théisme quand l'éthique est jointe à l'argumentation cumulative : réglage de l'univers, émergence de la conscience, intelligibilité rationnelle du monde. Chaque donnée isolément ne tranche pas, mais leur convergence favorise l'hypothèse du fondement personnel sur l'hypothèse des faits premiers aveugles.
─ Pas de certitude finale, mais la balance de probabilité rationnelle penche en faveur du fondement théiste de l'éthique objective.

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