La connaissance morale

Qu'est-ce que « l'objection du démantèlement évolutionnaire » (evolutionary debunking argument) chez Sharon Street, et comment porte-t-elle atteinte au réalisme moral ?

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Sharon Street, philosophe morale à l'Université de New York, a formulé dans son article le plus célèbre "A Darwinian Dilemma for Realist Theories of Value" (2006) l'un des plus puissants défis contemporains au réalisme moral. Son argument — connu sous le nom d'« objection du démantèlement évolutionnaire » — utilise la théorie de l'évolution pour saper l'idée qu'il existe des vérités morales objectives indépendantes des êtres humains. L'argument est ingénieux et influent, et les réponses des réalistes révèlent la profondeur du débat contemporain sur les fondements de la morale.

Réponses inadéquates à éviter

De la part de certains défenseurs du réalisme moral :

« Street n'est qu'une relativiste qui veut détruire la morale. » Déformation de la position. Street n'est pas une relativiste morale naïve, mais une philosophe académique sérieuse qui pose un défi épistémologique précis. Son argument ne nie pas l'existence de standards moraux, mais s'interroge sur leur nature et leur origine épistémologique.

« L'évolution n'a rien à voir avec la philosophie morale. » Erreur méthodologique. Si nos capacités cognitives — y compris les intuitions morales — sont le produit de l'évolution, alors l'évolution a un impact direct sur la théorie de la connaissance morale. Ignorer cette influence constitue un échappatoire à la question.

Et de la part de certains opposants au réalisme :

« Street a prouvé que la morale est une illusion évolutionnaire. » Exagération. L'argument de Street porte atteinte au réalisme moral, mais elle ne prouve pas que la morale est une « illusion ». Elle propose que le réalisme moral fait face à un dilemme épistémologique grave, mais il existe d'autres alternatives philosophiques (constructivisme, expressivisme, etc.).

« L'évolution explique tout ce qui est moral. » Réduction excessive. Même Street ne prétend pas que l'évolution explique le contenu de nos jugements moraux dans le détail, mais qu'elle explique nos tendances morales générales. Le passage de « l'évolution a façonné nos intuitions » à « l'évolution détermine chaque jugement moral » est un saut injustifié.

Pourquoi ces réponses sont inadéquates

Elles échouent à comprendre la structure précise de l'argument de Street. L'argument n'est ni une attaque nihiliste contre la morale, ni une défense naïve du relativisme, mais un défi épistémologique spécifique au réalisme moral qui nécessite une analyse précise.

Structure de l'argument de Street

L'argument commence par une observation scientifique : l'évolution par sélection naturelle a façonné nos tendances évaluatives (evaluative attitudes). Nous tendons à :
- Prendre soin de nos enfants
- Aider nos proches
- Coopérer avec ceux qui coopèrent avec nous
- Punir les traîtres
- Privilégier la justice dans la distribution

Ces tendances ont une explication évolutionnaire claire : les êtres qui ont développé ces tendances ont eu plus de succès dans la survie et la reproduction.

Street pose maintenant le dilemme pour le réaliste moral :

Première option : nier l'influence
Le réaliste peut prétendre que l'évolution n'a pas influencé le contenu de nos intuitions morales. Mais ceci est scientifiquement déraisonnable. Les preuves de la psychologie évolutionnaire et de l'anthropologie sont solides : nos tendances morales portent des traces claires des pressions évolutionnaires.

Seconde option : accepter l'influence
Si le réaliste accepte que l'évolution a influencé nos intuitions, il fait face à un problème plus profond. L'évolution « se soucie » de la survie et de la reproduction, pas de la vérité morale. Il n'y a aucune raison de croire que les pressions évolutionnaires nous ont dirigés vers les vérités morales indépendantes.

Analogie de Street : imaginez que vous naviguez dans l'océan et que vous avez une boussole. Vous découvrez qu'une force extérieure (l'évolution) vous a poussé dans des directions aléatoires par rapport à votre destination voulue (la vérité morale). Quelle est la probabilité que vous arriviez à la bonne île ? Très faible.

La conclusion dévastatrice
Si nos intuitions morales sont le produit de forces évolutionnaires sans rapport avec la vérité morale, nous sommes dans une position sceptique grave. Même s'il existait des vérités morales indépendantes, nous n'avons pas de voie épistémologique fiable vers elles. Le réalisme moral devient une position qui ne peut être justifiée épistémologiquement.

Réponses des réalistes

Première réponse : « La coïncidence chanceuse » (David Enoch)
David Enoch dans "Taking Morality Seriously" (2011) accepte le défi mais propose que peut-être — par pure coïncidence — l'évolution nous a dirigés vers certaines vérités morales. La survie nécessite parfois de connaître des vérités morales (par exemple : la vraie coopération est meilleure que de feindre la coopération).

Problème de cette réponse : elle dépend d'une coïncidence cosmique improbable. Pourquoi les exigences de survie devraient-elles coïncider avec les vérités morales indépendantes ?

Seconde réponse : « L'explication par le tiers parti » (Derek Parfit)
Parfit propose que l'évolution et les vérités morales pourraient être liées par un facteur tiers. Par exemple : toutes deux reflètent une structure rationnelle plus profonde dans l'univers. Ceci explique la correspondance sans supposer une coïncidence.

Problème de cette réponse : elle introduit des suppositions métaphysiques lourdes (structure rationnelle cosmique) pour résoudre un problème épistémologique.

Troisième réponse : « Le réalisme modeste » (Ralph Wedgwood)
Wedgwood propose que l'évolution nous a dirigés vers des capacités rationnelles générales, et ces capacités nous permettent de découvrir les vérités morales. L'évolution n'a pas déterminé le contenu de nos jugements directement, mais nous a donné des outils pour la pensée morale.

Street répond : même nos capacités rationnelles ont été façonnées par l'évolution à des fins de survie, pas pour découvrir des vérités morales abstraites.

Les alternatives non-réalistes

Street elle-même adopte le « constructivisme humien » (Humean Constructivism) : les vérités morales ne sont pas indépendantes de nous, mais construites à partir de nos attitudes évaluatives. Ceci résout le problème épistémologique car il ne suppose pas de vérités morales « là-bas » qu'il faudrait découvrir.

D'autres adoptent l'expressivisme (Expressivism) : les jugements moraux ne décrivent pas des faits mais expriment des attitudes. Ceci évite aussi le problème épistémologique.

L'utilisation dans le débat sur la religion

Certains philosophes de la religion (comme Alvin Plantinga) utilisent une version modifiée de l'argument de Street contre le naturalisme lui-même : si toutes nos capacités cognitives sont le produit d'une évolution aveugle, pourquoi leur faire confiance dans n'importe quel domaine, y compris la science ? Le théisme — en supposant un créateur rationnel qui a guidé l'évolution — résout ce problème.

Les opposants répondent : ceci suppose que Dieu a dirigé l'évolution vers la vérité, ce qui est une supposition supplémentaire nécessitant justification.

Où en sommes-nous du débat aujourd'hui

L'argument de Street reste l'un des plus puissants défis au réalisme moral. Les réponses des réalistes sont variées mais il n'y a pas de consensus sur le succès d'aucune d'entre elles. Beaucoup de philosophes voient que l'argument pousse vers une reconsidération de la nature de la morale elle-même.

Dans le contexte de notre projet (le rajḥān ʿaqlī), l'argument montre que tous les camps — naturaliste ou théiste — font face à des défis épistémologiques. Le choix n'est pas entre une position « prouvée » et une autre « douteuse », mais entre différentes positions qui paient toutes des prix philosophiques. La sagesse consiste à évaluer ces prix équitablement.

Pour une lecture avancée

- Niveau avancé : Les réponses constructivistes à l'objection du démantèlement évolutionnaire
- Niveau avancé : L'usage inversé de Plantinga de l'argument contre le naturalisme
- Sharon Street, "A Darwinian Dilemma for Realist Theories of Value" (Philosophical Studies, 2006)
- David Enoch, Taking Morality Seriously (Oxford UP, 2011)
- Richard Joyce, The Evolution of Morality (MIT Press, 2006)
- Michael Ruse & Robert J. Richards, eds., The Cambridge Handbook of Evolutionary Ethics (2017)
- Page « Formulation: Evolutionary Debunking Arguments » sur le site

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