Les sciences humaines et l'homme

Les arguments de Justin Barrett (Born Believers) réussissent-ils à prouver que la foi en Dieu est cognitivement naturelle, et quelles sont les conclusions théologiques possibles qui en découlent ?

AvancéM3-T9-Q49 min de lecture

Justin Barrett dans « Born Believers: The Science of Children's Religious Belief » (2012) présente l'une des contributions les plus importantes dans les sciences cognitives de la religion (CSR) d'un point de vue théiste. Sa thèse centrale : les enfants naissent avec des inclinations cognitives naturelles qui les rendent « croyants par nature » (fiṭra). La question : les preuves scientifiques soutiennent-elles cela ? Et quelles sont les conclusions théologiques possibles ?

Réponses inadéquates à éviter

Du côté de certains défenseurs :

« Barrett a prouvé scientifiquement l'existence de Dieu. » Dépassement dangereux. Barrett lui-même affirme à plusieurs reprises que CSR ne prouve pas l'existence de Dieu, mais décrit comment naissent les croyances religieuses. La confusion entre description scientifique et preuve métaphysique affaiblit l'argument.

« Tous les enfants sont des croyants monothéistes par nature. » Simplification. Barrett propose des inclinations cognitives vers des « êtres supérieurs », mais la transition de ceci au monothéisme abrahamique nécessite des étapes supplémentaires.

« CSR réfute l'athéisme définitivement. » Prétention exagérée. Des scientifiques CSR athées (Boyer, Atran) utilisent les mêmes données pour des conclusions différentes.

Du côté de certains critiques :

« Barrett n'est qu'un chrétien essayant de justifier sa foi. » Attaque personnelle qui ne traite pas des preuves. Barrett est un scientifique respecté en CSR, et ses recherches sont publiées dans des revues académiques de premier plan.

« Si la foi est naturelle, alors c'est une illusion évolutionnaire. » Sophisme génétique. Le fait qu'une chose soit naturelle ne détermine pas sa vérité ou sa fausseté. La perception visuelle est naturelle et fiable dans la plupart des cas.

« La culture, pas la nature, détermine les croyances. » Réductionnisme. Barrett reconnaît le rôle de la culture, mais il propose qu'il existe des inclinations naturelles qui se forment culturellement.

Structure de l'argument de Barrett

Base empirique : études sur les enfants

Barrett et son équipe (avec Deborah Kelemen, Paul Bloom) ont mené des expériences multiples sur des enfants de 3-7 ans de différentes cultures. Principaux résultats :

Premièrement : pensée téléologique intuitive (Intuitive Teleology).
Les enfants tendent naturellement à expliquer les choses par des « fins ». « Pourquoi les rochers existent-ils ? » Les enfants répondent : « Pour que les animaux s'y assoient. » Cette tendance apparaît même chez les enfants dont les parents sont athées, et s'affaiblit avec l'éducation scientifique.

Deuxièmement : dualisme intuitif (Intuitive Dualism).
Les enfants distinguent naturellement entre le corps et l'esprit/l'âme. Dans l'expérience de Jesse Bering, des enfants de 3-5 ans comprennent que la souris morte ne mange pas, mais croient qu'elle pense et aime encore. Ce dualisme est la base pour penser à des êtres non corporels.

Troisièmement : détection hyperactive de l'agentivité (HADD).
Les enfants sont très sensibles aux signes d'agentivité. Un bruit mystérieux ou un mouvement inexpliqué évoque immédiatement « qui est là ? » Ceci prépare à la croyance en des agents invisibles.

Quatrièmement : distinction entre naturel et surnaturel.
Les études de Cristine Legare montrent que les enfants distinguent intuitivement entre ce que les humains peuvent faire et ce qui nécessite des pouvoirs surnaturels. Ils comprennent que créer des montagnes nécessite une « personne très spéciale ».

Cinquièmement : concept « divin » naturel.
Dans une étude comparative (Barrett & Richert 2003), des enfants de différentes cultures (chrétienne, islamique, hindoue) développent des concepts similaires d'un être qui :
- sait tout (contrairement aux humains qui se trompent)
- voit tout (même le caché)
- est éternel (ne meurt pas comme les humains)
- est très puissant (peut créer des choses que les humains ne peuvent pas)

Point crucial : ces concepts apparaissent avant l'endoctrinement religieux formel, et parfois contre ce qu'enseignent les parents.

Explication théorique : « Préparation naturelle » (Natural Preparedness)

Barrett propose que les enfants sont « naturellement préparés » pour la croyance religieuse. Non pas qu'ils naissent avec des croyances religieuses spécifiques, mais avec des inclinations cognitives qui rendent les concepts religieux :
- faciles à apprendre (easy to learn)
- faciles à retenir (easy to remember)
- faciles à transmettre (easy to transmit)

Ceci explique pourquoi les concepts religieux sont universellement répandus et transculturels, tandis que d'autres concepts (la relativité restreinte par exemple) sont difficiles et nécessitent un enseignement intensif.

Comparaison avec les explications alternatives

Explication naturaliste de Boyer : la religion est un produit dérivé (spandrel) de mécanismes cognitifs qui ont évolué pour d'autres fins. Barrett approuve les mécanismes, mais diffère dans l'explication : pourquoi ces mécanismes précisément produisent-ils des concepts religieux avec cette cohérence ?

Explication adaptative d'Atran : la religion est une adaptation évolutionnaire pour renforcer la coopération de groupe. Barrett : ceci explique l'aspect social, mais n'explique pas le contenu spécifique (pourquoi des dieux et pas seulement des règles morales ?).

Explication culturelle de Bloom : les enfants apprennent la religion de la culture. Barrett : les inclinations naturelles précèdent l'endoctrinement culturel et parfois y résistent.

Conclusions théologiques possibles

Barrett est prudent dans ses conclusions théologiques, mais il propose plusieurs possibilités :

Première : cohérence avec le dessein divin.
Si Dieu existe et veut être connu, il est logique qu'il conçoive les humains avec des capacités cognitives qui facilitent sa connaissance. Les inclinations naturelles vers la foi sont cohérentes avec ceci.

Mais : ceci ne « prouve » pas le dessein. L'explication naturaliste est également possible.

Deuxième : explication de la diffusion de la religion.
Les inclinations naturelles expliquent pourquoi la religion est un phénomène universel. Toutes les cultures ont développé des formes de religion, parce que les humains sont « préparés » pour cela.

Mais : ceci ne détermine pas quelle religion est vraie, ou si l'une d'entre elles l'est.

Troisième : réponse à « la religion est une illusion infantile ».
Freud et d'autres ont proposé que la religion est une pensée infantile que dépassent les adultes matures. Barrett inverse ceci : les enfants sont plus intelligents que nous ne le pensons, et leurs inclinations naturelles peuvent être des intuitions profondes, non des illusions.

Mais : « naturel » n'égale pas nécessairement « correct ».

Quatrième : argument de l'adaptation (Argument from Fit).
Le monde et l'esprit humain « s'adaptent » de manières qui permettent la connaissance religieuse. Cette adaptation nécessite une explication. Le monothéisme offre une explication élégante : le même Dieu qui a créé le monde a créé des esprits capables de le connaître.

Critique et réponses

Critique des naturalistes :

« Les inclinations naturelles vers la religion s'expliquent évolutionnairement sans besoin de Dieu. » Barrett : possible, mais la question demeure : pourquoi l'évolution produit-elle des esprits orientés vers la vérité dans d'autres domaines (science, mathématiques) et vers l'illusion dans la religion ? L'incohérence nécessite une explication.

« La diversité des religions montre que les inclinations naturelles ne conduisent pas à une seule vérité. » Barrett : les inclinations naturelles donnent un cadre général (êtres supérieurs, téléologie, dualisme), et les cultures remplissent les détails. La diversité dans les détails n'annule pas l'unité dans la base.

Critique des théologiens :

« CSR réduit la religion à des mécanismes psychologiques. » Barrett : décrire les mécanismes ne nie pas la vérité. Nous décrivons les mécanismes de perception visuelle sans nier l'existence du monde extérieur.

« La concentration sur les enfants ignore la maturité religieuse. » Barrett : l'étude se concentre sur les origines naturelles, pas sur le développement religieux complet. Les inclinations naturelles sont une base sur laquelle construire, pas le plafond final.

Applications islamiques

Le concept islamique de fiṭra recoupe fortement les recherches de Barrett :

- Le hadith « Tout nouveau-né naît selon la fiṭra » s'accorde avec « Born Believers »
- Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim ont proposé que la connaissance de Dieu est innée (fiṭrī), corrompue par la mauvaise éducation
- Le verset « Nature de Dieu selon laquelle Il a créé les hommes » indique une nature humaine orientée vers le monothéisme

Mais : la fiṭra islamique est plus spécifique que les inclinations générales de Barrett. Un travail supplémentaire est nécessaire pour lier CSR au concept islamique classique.

Positions du débat actuel (2020-2024)

Le courant « CSR théiste » (Barrett, Clark, Murray) développe les applications théologiques avec prudence.

Le courant « CSR naturaliste » (Boyer, Guthrie, Pyysiäinen) insiste sur l'explication naturaliste complète.

Le courant « critique philosophique » (De Cruz, Van Leeuwen, Jong) analyse les présupposés philosophiques en CSR.

Le courant « application comparative » étudie comment les inclinations naturelles se forment dans différentes cultures religieuses.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Entre 2020 et 2026, le débat s'est intensifié autour des implications philosophiques des sciences cognitives de la religion. Barrett lui-même (avec Jonathan Clark dans « The Believing Primate », 2024) a développé une approche plus réservée : CSR décrit les mécanismes mais ne tranche pas la question ontologique. En revanche, De Cruz et De Smedt (2023) ont élargi la critique philosophique en montrant que les arguments de réfutation évolutionnaire (evolutionary debunking) touchent la foi et l'athéisme également, neutralisant ainsi leur force athée. Du côté naturaliste, Van Leeuwen (2024) a tenté de distinguer entre « croyance religieuse » et « acceptation cognitive » (credence vs. factual belief), questionnant si les inclinations des enfants représentent une foi véritable. Résultat actuel : accord croissant sur les données empiriques (les inclinations cognitives naturelles sont réelles), mais le désaccord aigu persiste dans leur interprétation philosophique. Ni le naturaliste n'a réussi à prouver que ces inclinations sont illusoires, ni le théiste n'a réussi à prouver qu'elles reflètent une réalité divine de manière catégorique.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī

Les recherches de Barrett présentent une donnée importante dans l'équilibre cumulatif, non une preuve indépendante décisive :
─ Les inclinations cognitives naturelles vers la foi sont un phénomène empiriquement confirmé qui nécessite une explication.
─ L'explication théiste (un Dieu qui veut être connu et qui a conçu des esprits préparés à le connaître) jouit d'une simplicité explicative et d'une cohérence interne fortes.
─ L'explication naturaliste (produit dérivé de mécanismes évolutionnaires) est possible, mais elle fait face au problème de sélectivité : pourquoi faire confiance à la perception dans la science et les mathématiques et la rejeter dans la religion ?
─ La balance tend vers le monothéisme comme étant plus cohérent, mais n'est pas catégorique.

Cette donnée s'ajoute à d'autres données dans la construction cumulative (réglage fin, conscience, morale objective) : chacune d'elles est insuffisante seule, mais leur accumulation augmente progressivement la balance rationnelle (rajḥān ʿaqlī) en faveur du monothéisme.

#barrett-born-believers