Le concept de fitra
Pourquoi certains musulmans considèrent-ils que la foi en Dieu est « naturelle » tandis que l'athéisme est « acquis » ?
Cette question touche à l'une des convictions les plus enracinées dans la tradition islamique : que la foi en Dieu est implantée dans la nature humaine, tandis que l'athéisme constitue un écart par rapport à celle-ci. Cette conviction se fonde sur le concept de « fiṭra » — c'est-à-dire la nature originelle sur laquelle l'être humain a été créé. Mais cette affirmation fait face à des défis contemporains de la psychologie, de la sociologie et de la philosophie. La foi est-elle vraiment « naturelle » et l'athéisme « acquis » ? Ou le contraire ? Ou la question est-elle plus complexe que cette dualité ?
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains croyants :
« Le Coran dit {la nature originelle d'Allah selon laquelle Il a créé les hommes}, point final. » Raisonnement circulaire. Le questionneur interroge sur la validité de l'affirmation elle-même, on ne peut donc pas se contenter du seul argument du texte religieux. Le non-musulman ne sera pas convaincu par un verset coranique, et le musulman qui pose la question désire une compréhension plus profonde qu'une simple citation.
« Regardez les enfants, ils croient tous en Dieu avant que la société ne les corrompe. » Simplification défaillante. Les enfants croient en beaucoup de choses : le Père Noël, les fées, les monstres sous le lit. Tout ce en quoi croient les enfants est-il « naturel » ? De plus, les études de psychologie de l'enfant montrent que les enfants tendent vers la pensée téléologique plutôt que vers la foi en un dieu spécifique.
« L'athéisme est une mode occidentale moderne. » Erreur historique. L'athéisme existe dans toutes les civilisations : les Charvaka dans l'Inde antique, certains philosophes grecs, les athées de l'époque islamique classique comme Ibn al-Rawandī et Abū Bakr al-Rāzī. L'athéisme n'est pas une « invention » moderne.
Du côté de certains athées :
« La religion n'est qu'un conditionnement social, les enfants sont athées par nature. » Affirmation forte sans preuve suffisante. Les études contemporaines (Justin Barrett, Paul Bloom) montrent que les enfants tendent « naturellement » vers des modes de pensée qui facilitent la croyance religieuse : l'attribution d'intentionnalité aux choses, la croyance en la continuité après la mort, la pensée dualiste entre corps et esprit. Cela ne prouve pas la « fiṭra divine », mais cela réfute que les enfants soient « naturellement athées ».
« La foi en Dieu est un résultat évolutionnaire des mécanismes de survie. » Réductionnisme. Même si la religion avait une base évolutionnaire (ce qui fait débat), cela ne tranche pas sa vérité ou sa fausseté. Notre capacité mathématique a une base évolutionnaire, mais cela ne fait pas des mathématiques une « illusion ». L'origine évolutionnaire ne détermine pas la vérité épistémologique.
Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes
Elles partagent une simplification défaillante d'un phénomène complexe. La question sur le caractère « naturel » de la foi ou de l'athéisme exige une analyse rigoureuse du sens de « naturel », une étude attentive des preuves de différentes sciences, et d'éviter de sauter vers des conclusions qui servent une position préconçue.
Positions sérieuses dans le débat
Premièrement, la position de la « fiṭra religieuse » développée. Cette position — adoptée par des philosophes musulmans contemporains comme Hamza Tzortzis et Sami Ameri — ne se contente pas de citer les textes, mais s'appuie sur des preuves de la psychologie cognitive :
1. La tendance naturelle à la pensée téléologique : les enfants demandent « pourquoi ? » plus que « comment ? », et supposent une intention derrière les choses.
2. Le dualisme naturel : les enfants distinguent « naturellement » entre l'esprit et le corps, ce qui facilite la conception d'êtres non matériels.
3. L'intuition morale : l'existence d'un sens moral fondamental chez les enfants s'explique plus facilement par l'existence d'une source morale transcendante.
4. La tendance à l'adoration : le phénomène religieux est universel, transculturel, ce qui suggère une base naturelle.
Cette position ne prétend pas que les enfants naissent musulmans ou chrétiens, mais que la structure cognitive humaine est « prédisposée » à croire en une force transcendante.
Deuxièmement, la position du « sous-produit cognitif ». Des psychologues comme Justin Barrett et Pascal Boyer considèrent que la tendance religieuse est un résultat naturel de mécanismes cognitifs qui ont évolué pour d'autres fins :
- Le détecteur d'agentivité hyperactif (HADD) : mécanisme de survie qui nous fait supposer l'existence d'un agent derrière les événements.
- La théorie de l'esprit : notre capacité à attribuer pensées et intentions aux autres s'étend aux êtres invisibles.
- La mémoire et le récit : les cerveaux aiment les histoires, et les religions offrent des narratifs puissants.
Cette position est théologiquement neutre : elle ne nie ni ne prouve l'existence de Dieu, mais explique la tendance humaine à la religiosité.
Troisièmement, la position de la « construction sociale ». Les sociologues de la religion considèrent que religiosité et athéisme sont toutes deux des constructions sociales. Les sociétés façonnent les croyances de leurs membres, et les enfants apprennent la foi ou son absence de leur environnement. Cette position rejette complètement l'idée de « fiṭra », qu'il s'agisse de foi ou d'athéisme.
Quatrièmement, la position conciliatrice. Certains penseurs considèrent que les humains ont des tendances cognitives diverses : certaines facilitent la foi (pensée téléologique), d'autres facilitent le doute (pensée analytique). Le « naturel » est la diversité, non l'unidirectionnalité.
Où en sommes-nous aujourd'hui de ce débat
Les recherches contemporaines en science cognitive de la religion (CSR) tendent à privilégier l'idée que les humains ont des tendances cognitives naturelles qui facilitent la religiosité. Mais l'interprétation de ces tendances reste débattue : sont-elles la preuve d'une « fiṭra divine » ou simplement un sous-produit évolutionnaire ?
L'approche cumulative place ces données dans un contexte plus large. Si les humains sont « programmés » cognitivement d'une manière qui facilite la foi en Dieu, c'est un indice (non une preuve définitive) en faveur de la position théiste. Mais il faut placer cet indice avec d'autres indices (réglage fin de l'univers, conscience, expérience religieuse, etc.) pour parvenir à une pondération raisonnable.
Pour une lecture avancée
─ Niveau intermédiaire : le concept de fiṭra chez Ibn Taymiyya et ses applications contemporaines
─ Niveau avancé : débat en psychologie cognitive de la religion (Barrett vs. Geertz)
─ Page famille « Natural Belief in God » sur le site
─ Justin Barrett, « Born Believers » (2012)