Le sens divin

Comment les critiques du sensus divinitatis répondent-ils à Plantinga que le concept nécessite une justification épistémologique indépendante, et les réponses plantingiennes sont-elles efficaces ?

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Cette objection frappe au cœur du projet plantingien. Les critiques avancent que le sensus divinitatis lui-même nécessite une justification indépendante avant d'être utilisé comme base épistémologique pour la foi. Ce débat révèle une tension profonde en épistémologie religieuse entre le « fondationnalisme » (foundationalism) et le « fiabilisme » (reliabilism).

Réponses insuffisantes à éviter

De la part de certains défenseurs de Plantinga :

« Le sensus divinitatis n'a pas besoin de justification, exactement comme la perception sensorielle. » Analogie défectueuse. La perception sensorielle est susceptible de vérification intersubjective (intersubjective verification), alors que le sensus divinitatis ne l'est pas. La différence qualitative appelle un traitement différent.

« Celui qui nie le sensus divinitatis en est privé à cause du péché. » Explication théologique qui dépasse le débat philosophique. Même si elle était correcte théologiquement, elle ne résout pas le problème épistémologique.

« La critique présuppose des critères séculiers pour la connaissance. » Contre-accusation qui ne traite pas le problème. La question de la justification épistémologique est une question philosophique neutre, pas nécessairement « séculière ».

De la part de certains critiques :

« Le sensus divinitatis n'est qu'une invention pour justifier la foi. » Caractérisation réductrice qui ignore la complexité philosophique de la théorie de Plantinga et la tradition calviniste sur laquelle elle s'appuie.

« Il n'y a pas de preuve empirique de l'existence d'un sensus divinitatis. » Présuppose que toute faculté cognitive doit être empiriquement observable, ce qui est une présupposition philosophique discutable.

« Le sensus divinitatis justifie n'importe quelle croyance religieuse. » Généralisation erronée. Plantinga pose des conditions spécifiques pour le bon fonctionnement.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles échouent à saisir que le problème est plus profond qu'un simple « accepter ou rejeter » le sensus divinitatis. La question épistémologique : comment savons-nous que nous avons un sensus divinitatis fonctionnant correctement ? C'est une question de second niveau (second-order) qui requiert une analyse précise.

Structure de la critique épistémologique

La critique fondamentale : circularité de la justification

Formulation de Richard Fumerton : pour savoir que nos croyances religieuses sont justifiées par le sensus divinitatis, nous devons savoir :
1. Que nous avons un sensus divinitatis
2. Qu'il fonctionne correctement
3. Qu'il est fiable pour produire des croyances vraies

Mais comment connaître (1-3) ? Si nous utilisons le sensus divinitatis lui-même, nous tombons dans la circularité. Si nous utilisons d'autres facultés, pourquoi ne pas les utiliser directement pour la connaissance religieuse ?

Formulation de Michael Bergmann : Le problème est plus profond. Même si nous acceptons l'existence du sensus divinitatis, comment distinguer entre :
- Le sensus divinitatis correct
- Les illusions psychologiques
- Les influences culturelles
- Les projections inconscientes

Sans critère indépendant, la distinction est impossible.

Critique de William Alston - qui est un allié de Plantinga !

Même ceux qui sympathisent avec le projet plantingien voient un problème. Alston dans « Perceiving God » (1991) avance que les pratiques perceptives religieuses (mystical perception) nécessitent une « vérification sociale » (social checking) au sein d'une tradition religieuse. Le sensus divinitatis individuel seul ne suffit pas.

Réponses de Plantinga

Première réponse : appel à la parité (Parity Argument)

Toutes nos facultés cognitives font face au même problème. Comment justifier la perception sensorielle sans utiliser la perception sensorielle ? Comment justifier la raison sans utiliser la raison ? Si nous acceptons les autres facultés malgré la circularité, pourquoi rejeter le sensus divinitatis ?

Critique de la critique : La parité est défectueuse. La perception sensorielle :
- Est susceptible de vérification intersubjective entre personnes
- Produit généralement des croyances cohérentes
- A des mécanismes d'auto-correction
- Est liée à la survie biologique

Le sensus divinitatis manque de ces caractéristiques.

Deuxième réponse : distinction entre connaissance et méta-connaissance

Nous n'avons pas besoin de « savoir que nous savons » (KK principle) pour savoir. Nos croyances religieuses peuvent être justifiées par le sensus divinitatis sans que nous sachions qu'elles sont justifiées. La justification opère au premier niveau, ne requiert pas une connaissance de second niveau.

Critique de la critique : Même si nous acceptons cela, la question pratique demeure : comment distinguer les croyances justifiées des non-justifiées ? Sans critères de second niveau, nous perdons toute capacité critique.

Troisième réponse : fiabilisme externe (Externalist Reliabilism)

La justification épistémologique ne requiert pas un accès interne aux raisons de la justification. Il suffit que la faculté soit objectivement fiable pour produire des croyances vraies. Si le sensus divinitatis (s'il existe) est fiable, les croyances qui en résultent sont justifiées, même si nous ne pouvons prouver sa fiabilité.

Critique de la critique : Cela rend la justification non évaluable du point de vue de l'agent cognitif. Comment savoir si mon sensus divinitatis est fiable ou non ? Le fiabilisme externe peut être correct métaphysiquement mais il est inutile épistémologiquement.

Développements récents dans le débat

Critique d'Ernest Sosa - « Vertu épistémologique »

Sosa dans « A Virtue Epistemology » (2007) avance que la connaissance requiert non seulement la vérité et la justification, mais la « performance cognitive compétente » (apt performance). Le sensus divinitatis, même s'il existait, nécessite :
- Des critères pour la performance compétente
- La capacité de distinguer entre bonne et mauvaise performance
- Des mécanismes d'amélioration et de correction

Sans cela, ce n'est pas une véritable « vertu épistémologique ».

Critique de Paul Boghossian - « Contenu des concepts »

Dans « Content and Justification » (2008), il avance que le concept même de « sensus divinitatis » est vague. Quel est son contenu conceptuel ? Que « perçoit-il » exactement ? La vagueur conceptuelle rend les revendications de justification douteuses.

Tentatives de sauvetage depuis le camp plantingien

Michael Sudduth : Il propose de fusionner le sensus divinitatis avec la « théologie naturelle modifiée ». Le sensus divinitatis donne une connaissance première, mais elle est soutenue et raffinée par les arguments philosophiques. Cela évite la dépendance complète envers une seule faculté.

Andrew Moon : Il développe la « théorie des apparences religieuses » (religious seemings). Au lieu du sensus divinitatis, il parle de « il me semble que Dieu existe » comme état phénoménologique ayant une force justificatoire première, défaisable par des preuves contraires.

Kevin McCain : Il propose la « cohérence explicative » (explanatory coherence). Le sensus divinitatis est justifié s'il fait partie de la meilleure explication globale de l'ensemble de notre expérience, pas comme faculté isolée.

Le point philosophique plus profond

Le problème révèle une tension fondamentale dans la connaissance religieuse :

D'un côté, la religion revendique une connaissance qui transcende les capacités humaines ordinaires. Cela appelle des facultés spéciales ou la révélation.

De l'autre côté, toute revendication cognitive est soumise aux critères d'évaluation rationnelle. Cela appelle une justification examinable.

Le sensus divinitatis tente la synthèse : faculté spéciale mais naturelle, qui transcende la raison pure mais se soumet aux critères épistémologiques. Cette synthèse est-elle cohérente ? Le débat continue.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī

La position du site peut être formulée ainsi :

Le sensus divinitatis (ou ce qui lui correspond dans la « fiṭra » de la tradition islamique) peut être un composant réel de la connaissance religieuse, mais :
- Il ne suffit pas seul pour la justification épistémologique complète
- Il nécessite le soutien d'autres sources cognitives
- Il est faillible et susceptible d'être affecté par des facteurs psychologiques et culturels
- Il requiert des critères pour distinguer entre le correct et le faux

Donc, l'approche cumulative (preuves cosmologiques + expérience religieuse + révélation + cohérence rationnelle) est plus forte que la dépendance envers une seule faculté, quelle qu'elle soit.

Cela ne nie pas le rôle du sensus divinitatis/fiṭra, mais le place dans un contexte épistémologique plus large et équilibré. Le rajḥān ʿaqlī se construit sur des sources multiples, pas sur une seule faculté qui peut ou peut ne pas être fiable.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Le débat autour du sensus divinitatis reste vivant en philosophie analytique de la religion. Plantinga n'a pas réussi à convaincre la communauté philosophique que le sensus divinitatis résout le problème de la justification épistémologique de la foi. Mais

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