Le concept de prophétie
Quelle est la différence entre la conception de la prophétie dans la tradition chrétienne (l'inspiration sans infaillibilité) et la tradition islamique (la prophétie avec une infaillibilité globale) ?
La distinction entre la conception de la prophétie dans les traditions chrétienne et islamique révèle une différence profonde dans la compréhension de la nature de la révélation et de la relation entre le divin et l'humain. Cette différence n'est pas un simple détail théologique, mais a un impact direct sur la façon de lire les textes sacrés et de comprendre leur autorité.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains musulmans : « Les chrétiens ne croient pas à l'infaillibilité des prophètes parce qu'ils ont altéré leur religion. » Simplification historique. La position du christianisme sur l'infaillibilité des prophètes a des racines théologiques profondes qui précèdent toute discussion sur l'altération.
« L'infaillibilité globale est évidente d'après les textes. » Ce n'est pas si simple. Même dans la tradition islamique, il y a des discussions fines sur l'étendue de l'infaillibilité et ses limites.
Du côté de certains chrétiens : « L'islam divinise les prophètes en leur accordant l'infaillibilité. » Malentendu. L'infaillibilité dans la conception islamique ne signifie pas la divinité, mais la préservation divine pour un but spécifique.
« Les récits de la Bible sur les erreurs des prophètes prouvent leur humanité. » Ceci suppose que les textes décrivent des faits purement historiques, ce qui est une supposition qui nécessite discussion.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles échouent à saisir que la différence ne porte pas sur le « degré » de respect envers les prophètes, mais sur une conception plus profonde de la nature même de la révélation et de la relation de Dieu à l'histoire humaine. Chacune des deux traditions a sa logique interne cohérente.
La conception chrétienne : l'inspiration avec la faillibilité
Dans la tradition chrétienne dominante (catholique, protestante et orthodoxe), les prophètes sont des humains choisis par Dieu pour transmettre son message, mais ils demeurent des humains pleinement humains — y compris susceptibles d'erreur morale et cognitive.
Le fondement théologique : la distinction entre « l'inspiration » et « l'infaillibilité » (inerrancy/infallibility). L'inspiration signifie que Dieu a guidé le prophète pour transmettre un message spécifique, mais cela n'implique pas nécessairement l'infaillibilité du prophète dans tous ses actes et paroles en dehors du cadre du message.
Les exemples bibliques : David et l'adultère avec Bethsabée (2 Samuel 11), Pierre reniant le Christ (Matthieu 26), Jonas fuyant son appel (Jonas 1). Ces récits — dans la lecture chrétienne traditionnelle — ne sont pas des « erreurs dans le texte », mais font partie du message : même les élus de Dieu ont besoin du salut.
La justification théologique chez Augustin et Thomas d'Aquin : Dieu utilise des instruments humains imparfaits pour montrer que la puissance vient de lui seul. La faiblesse des prophètes met en relief la grandeur de la grâce divine.
La conception islamique : l'infaillibilité comme condition de la prophétie
Dans la tradition islamique sunnite et chiite, l'infaillibilité des prophètes est un principe fondamental — avec des différences dans les détails. L'infaillibilité ici n'est pas simplement un « avantage supplémentaire », mais une condition nécessaire à la crédibilité du message.
Le fondement du kalām : si le prophète peut se tromper en morale ou dans la transmission de la révélation, comment faire confiance à son message ? L'infaillibilité est une garantie divine pour l'intégrité de la transmission.
L'étendue de l'infaillibilité (chez les Ashʿarites et les Māturīdites) :
- L'infaillibilité face aux grands péchés : consensus
- L'infaillibilité face aux petits péchés : divergence (les Ashʿarites autorisent les petits péchés par inadvertance, les Māturīdites les interdisent)
- L'infaillibilité dans la transmission : consensus absolu
- L'infaillibilité avant la prophétie : divergence
L'interprétation des textes qui semblent apparemment contredire l'infaillibilité : l'histoire d'Adam (abandon du préférable, non désobéissance), l'histoire de Jonas (effort d'interprétation erroné, non désobéissance), l'histoire de Moïse tuant l'Égyptien (avant la prophétie selon certains, ou légitime défense).
Les racines philosophiques de la différence
La conception chrétienne est influencée par :
- La théologie incarnationnelle : Dieu entre dans la faiblesse humaine
- Le concept de péché originel : tous les humains, y compris les prophètes, sont affectés
- L'accent sur la grâce : le salut par la grâce, non par les œuvres
La conception islamique est influencée par :
- La transcendance absolue (tanzīh) : Dieu choisit pour la prophétie le plus parfait parmi les humains
- Le concept d'élection (iṣṭifāʾ) : Dieu préserve celui qu'il a choisi pour porter son message
- L'accent sur l'exemple (uswa) : les prophètes sont des modèles à suivre
Développements contemporains
Du côté chrétien : émergence de courants qui insistent sur « l'infaillibilité fonctionnelle » — les prophètes sont infaillibles dans ce qui concerne uniquement le message religieux. Karl Barth et son influence sur la théologie protestante contemporaine.
Du côté islamique : discussions sur la distinction entre « l'infaillibilité » (ʿiṣma) et « la préservation divine » (ḥifẓ). Muḥammad ʿAbduh et ses disciples ont tenté des formulations plus précises. Le débat contemporain sur « l'humanité » du Prophète ﷺ dans les contextes non liés à la transmission.
L'impact sur la lecture des textes
Dans l'exégèse chrétienne : plus grande liberté dans la lecture critique historique. Il est possible d'accepter que les textes décrivent les prophètes « comme ils étaient » avec leur bien et leur mal.
Dans l'exégèse islamique : nécessité d'interpréter tout texte qui laisse entendre le contraire de l'infaillibilité. Développement de méthodologies herméneutiques complexes pour préserver le principe d'infaillibilité.
Points de convergence possibles
Les deux traditions s'accordent sur :
- Les prophètes sont choisis par Dieu pour une mission spéciale
- La révélation transmise est préservée de l'erreur (au moins au moment de la transmission)
- Les prophètes sont humains, non des dieux
La divergence porte sur : l'étendue de la préservation divine, et si elle englobe toute la vie du prophète ou seulement les moments de révélation ?
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le dialogue islamo-chrétien contemporain tente de dépasser la controverse traditionnelle en se concentrant sur :
- L'objectif de la prophétie dans chaque tradition
- Le sens de la révélation et sa nature
- La relation entre le divin et l'humain
Mais la différence fondamentale demeure : l'infaillibilité est-elle nécessaire à la crédibilité du message (position islamique), ou la faiblesse du messager met-elle en relief la force du message divin (position chrétienne) ?
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : théorie de la révélation chez al-Ghazālī et Karl Barth — étude comparée
- Niveau avancé : l'infaillibilité et l'herméneutique dans la science du kalām ashʿarite
- William Lane Craig & Paul Copan, eds., The Cambridge Companion to Christian Philosophical Theology (2009) — chapitre sur la prophétie
- محمد عبد الله دراز، النبأ العظيم (دار القلم)
- Denise Lardner Carmody & John Tully Carmody, Christianity: An Introduction (Wadsworth, 1995)
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