Le concept de prophétie

Comment Muhammad Abid al-Jabiri et Fazlur Rahman formulent-ils la prophétie dans un cadre herméneutique moderniste, et réussissent-ils à préserver le contenu théologique islamique ?

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Cette question se situe au cœur de la tension entre modernité et tradition dans la pensée islamique contemporaine. Les tentatives d'al-Jabiri et de Fazlur Rahman de relire la prophétie représentent deux projets intellectuels différents, unis par la quête de présenter une compréhension « rationnelle moderne » de la prophétie, mais qui diffèrent dans la méthode et les résultats. La question de leur réussite à « préserver le contenu théologique » soulève un problème épistémologique profond : qu'est-ce qui est considéré comme « l'essence » de la prophétie qui doit être préservée, et qu'est-ce qui est considéré comme « forme historique » susceptible d'être dépassée ?

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs du renouvellement :

« Al-Jabiri et Fazlur Rahman ont libéré le concept de prophétie des superstitions. » Simplification trompeuse. Tous deux ont proposé une lecture complexe, mais décrire celle-ci comme « libération des superstitions » suppose que la compréhension traditionnelle est « superstitieuse », ce qui est une supposition nécessitant justification. De plus, leurs projets sont plus complexes qu'une simple « élimination des superstitions ».

« L'herméneutique moderniste est nécessaire pour sauver l'Islam à l'époque moderne. » Supposition non neutre. Elle suppose que l'Islam « a besoin d'être sauvé » et que la modernité en est le sauveur. C'est une position idéologique, non une analyse académique.

« La prophétie est un phénomène psycho-social, et al-Jabiri et Fazlur Rahman en ont révélé la véritable nature. » Réductionnisme. Même s'ils ont proposé une analyse psycho-sociale, réduire la prophétie à cette dimension dépasse ce qu'ils ont effectivement dit, et suppose une position métaphysique (le naturalisme) sans justification.

Du côté de certains défenseurs de la tradition :

« Al-Jabiri et Fazlur Rahman ont détruit la foi en la prophétie. » Généralisation inexacte. Tous deux ont affirmé leur foi en la prophétie de Muhammad, même si leur interprétation diffère de l'interprétation traditionnelle. Le désaccord dans l'interprétation n'équivaut pas à « détruire la foi ».

« Toute interprétation de la prophétie autre que l'interprétation ash'arite-maturidite est une innovation blâmable. » Étroitesse d'horizon historique. L'histoire de la pensée islamique a connu de multiples interprétations de la prophétie (philosophes, mystiques, mu'tazilites), et l'école ash'arite-maturidite est dominante mais n'est pas la seule.

« La critique académique d'al-Jabiri et de Fazlur Rahman n'est que laïcité déguisée. » Attaque ad hominem non productive. Même s'il y avait des tendances laïques dans leurs projets (ce qui est sujet à débat), l'évaluation doit porter sur les arguments, non sur les intentions supposées.

Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes

Elles évitent toutes l'analyse précise des projets d'al-Jabiri et de Fazlur Rahman, se contentant de jugements généraux. Une évaluation sérieuse exige une compréhension précise de la méthode de chacun, puis une analyse philosophique de leurs résultats.

Le projet d'al-Jabiri : la rationalité explicative (bayān)

Muhammad Abid al-Jabiri (1935-2010) dans son projet « Critique de la raison arabe » et particulièrement dans « Structure de la raison arabe » (1986) et « La raison politique arabe » (1990), présente une lecture de la prophétie dans le cadre de la « rationalité explicative (bayāniyya) ».

La méthode d'al-Jabiri repose sur :

1. La distinction entre trois systèmes cognitifs : l'explication (bayān) (arabo-islamique), la démonstration (burhān) (gréco-aristotélicien), la gnose ('irfān) (gnostique-mystique). La prophétie dans le patrimoine islamique a été influencée par les trois, mais al-Jabiri appelle à « purifier » la compréhension explicative des influences de la démonstration et de la gnose.

2. La critique de « la raison démissionnaire » : Al-Jabiri critique ce qu'il appelle la « démission de la raison » dans le patrimoine théologique, où la prophétie est comprise comme « miracle » dépassant la raison. Il appelle à une compréhension rationnelle de la prophétie qui n'annule pas sa spécificité.

3. La prophétie comme « événement historique » : Al-Jabiri insiste sur l'historicité de la prophétie. Le prophète Muhammad est venu dans un contexte historique déterminé (VIIe siècle, péninsule arabique), et son message a répondu à ce contexte. Cela ne nie pas son universalité, mais souligne la nécessité de la comprendre historiquement.

4. La révélation comme « inspiration rationnelle supérieure » : Al-Jabiri ne nie pas la révélation, mais la comprend comme une forme d'inspiration rationnelle qui dépasse la raison ordinaire sans la contredire. La révélation est « supra-rationnelle », non « anti-rationnelle ».

Points forts du projet d'al-Jabiri :
- Il tente de concilier foi en la prophétie et rationalité moderne.
- Il propose une lecture historique qui aide à comprendre le contexte.
- Il évite la dichotomie tranchée entre « foi aveugle » et « rejet rationnel ».

Points faibles :
- Le concept de « rationalité explicative » est parfois vague. Quelle est la différence précise avec la rationalité moderne ?
- La distinction entre bayān/burhān/'irfān peut être artificielle. Le patrimoine islamique a connu une interpénétration organique des trois.
- Son insistance sur l'historicité peut mener à un relativisme menaçant l'universalité du message.

Le projet de Fazlur Rahman : la révélation comme expérience psycho-religieuse

Fazlur Rahman (1919-1988) dans « Islam » (1966), « Prophecy in Islam » (1958) et « Major Themes of the Qur'an » (1980), présente une compréhension différente de la prophétie.

La méthode de Fazlur Rahman repose sur :

1. La révélation comme « expérience psychologique authentique » : Fazlur Rahman décrit la révélation comme une expérience psychologique profonde vécue par le prophète, où sa conscience se connecte à la Réalité divine. Cette expérience est authentique et objective, mais passe par la psyché du prophète.

2. Le Coran « parole de Dieu et parole de Muhammad » : Dans une formulation qui a suscité une large controverse, Fazlur Rahman dit que le Coran est « entièrement parole de Dieu et entièrement parole de Muhammad ». Le sens vient de Dieu, mais la formulation passe par la personnalité du prophète, sa langue et sa culture.

3. La prophétie comme « génie religieux » : Fazlur Rahman voit le prophète comme un « génie religieux » possédant une sensibilité spirituelle exceptionnelle lui permettant de recevoir la révélation. Cela ne nie pas l'élection divine, mais souligne l'aspect humain.

4. La distinction entre « révélation » et « descente » (tanzīl) : La révélation est l'expérience spirituelle du prophète, la descente est la formulation de cette expérience en mots. Cette distinction permet de comprendre le rôle actif du prophète dans la formulation du Coran.

Points forts du projet de Fazlur Rahman :
- Il propose une explication cohérente de la relation entre divin et humain dans la prophétie.
- Il évite la dichotomie entre « révélation mécanique » et « composition humaine ».
- Il explique la diversité stylistique du Coran et le lien au contexte historique.

Points faibles :
- Le concept de « parole de Dieu et parole de Muhammad » soulève des problèmes théologiques profonds. Comment le texte peut-il être divin et humain entièrement ?
- L'accent sur « l'expérience psychologique » peut mener à une subjectivité menaçant l'objectivité de la révélation.
- Le concept de « génie religieux » peut réduire l'élection divine à un talent naturel.

Critique philosophique des deux projets

Les deux projets font face à des défis philosophiques profonds :

Premier défi : le problème de la conciliation

Tous deux tentent de concilier :
- La foi en la réalité de la prophétie et la rationalité moderne.
- Le caractère divin de la révélation et la compréhension historico-psychologique.
- L'universalité du message et son historicité.

Question : cette conciliation est-elle logiquement possible, ou mène-t-elle à des contradictions ? Les critiques voient que cette tentative finit soit par vider la prophétie de son contenu théologique, soit par une rationalité artificielle qui ne convainc pas les modernistes.

Deuxième défi : le critère de « l'essence » et de « l'accident »

Les deux projets supposent la possibilité de distinguer entre « l'essence » de la prophétie (à préserver) et les « accidents historiques » (dépassables). Mais : qui détermine cette distinction ? Selon quel critère ?

Al-Jabiri considère la « rationalité explicative » comme essence et les « éléments gnostiques » comme accidents. Fazlur Rahman considère « l'expérience spirituelle » comme essence et la « conception mécanique de la révélation » comme accident. Mais ces choix semblent parfois arbitraires.

Troisième défi : le glissement vers le naturalisme

Malgré l'affirmation de leur foi, leurs interprétations tendent vers une explication naturaliste de la prophétie :
- Al-Jabiri : la prophétie comme « inspiration rationnelle » (proche du génie philosophique ?).
- Fazlur Rahman : la prophétie comme « expérience psychologique » (proche de l'expérience mystique ?).

Question : si la prophétie est explicable psychologiquement et rationnellement, qu'est-ce qui la distingue de l'inspiration poétique ou de l'intuition philosophique ? La réponse traditionnelle est claire : l'intervention [texte coupé]

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

La tension demeure et s'intensifie. Durant la période 2020-2026, les études post-jabiriennes (notamment les travaux de ses disciples et critiques au Maghreb) ont approfondi la révision de sa triade cognitive, et la reconnaissance croissante que la division bayān/burhān/'irfān est un outil analytique utile mais ne convient pas comme cadre historique rigide. L'école de Fazlur Rahman s'est étendue via ses disciples (Ibrahim Moosa, Ebrahim Moosavi, et d'autres) qui ont tenté de dépasser le problème de « parole de Dieu et parole de Muhammad » vers un concept d'« acte communicatif divin » inspiré de la philosophie du langage contemporaine. En parallèle, des réponses théologiques islamiques plus synthétiques sont apparues — qui ne se contentent pas du rejet — reconnaissant que la question de « la médiation humaine dans la révélation » est légitime, mais exigeant un cadre ontologique qui ne réduise pas l'acte divin à un phénomène psychologique. Le débat est donc passé de « acceptons-nous l'herméneutique moderniste ? » à « quelle ontologie de la révélation intègre les dimensions divine et humaine sans réduire l'une à l'autre ? »

Du point de vue de la prépondérance rationnelle (rajḥān 'aqlī) (méthode du site)

La prépondérance rationnelle n'oblige ni à accepter les deux projets ni à les rejeter en bloc. Elle demande plutôt : quelle lecture est la plus cohérente quand on rassemble les preuves disponibles ? D'une part, l'insistance sur l'historicité du contexte et sur le rôle de l'âme prophétique dans la réception de la révélation n'est pas une innovation moderniste ; elle a des racines chez al-Fārābī, Ibn Sīnā et al-Ghazālī lui-même. D'autre part, le glissement vers une explication purement naturaliste de la prophétie fait perdre au phénomène sa caractéristique explicative la plus importante : la revendication d'une source transcendante non réductible au sujet humain. La position la plus probable — non certaine — est que la révélation comprend une dimension humaine réelle (contexte, langue et expérience) et une dimension transcendante que les outils psychologiques seuls n'expliquent pas de manière suffisante. Les deux projets ont contribué à faire mûrir la question, mais chacun paie un prix épistémologique : al-Jabiri le prix de l'ambiguïté de son alternative, et Fazlur Rahman le prix de la tension entre subjectivité et objectivité. Et reconnaître ce prix est précisément ce qui distingue l'analyse rigoureuse du parti pris.

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