Les miracles

Quelle est la différence entre « miracle » au sens de « violation d'une loi naturelle » et « miracle » au sens d'« événement exceptionnel à signification religieuse », et quel sens est le plus approprié philosophiquement ?

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Cette question nous introduit au cœur du débat philosophique contemporain sur la définition du miracle. La distinction entre les deux définitions n'est pas un simple désaccord terminologique, mais reflète deux visions radicalement différentes de la relation de Dieu avec le monde naturel. La confusion entre ces définitions corrompt beaucoup de discussions sur les miracles, que ce soit parmi les partisans ou les opposants.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs des miracles :

« Le miracle est une violation des lois de la nature, point final. » Cette simplification ignore les problèmes philosophiques profonds dans la définition même de « loi naturelle ». Les lois naturelles sont-elles descriptives ou normatives ? Sont-elles nécessaires ou contingentes ? David Hume et Emmanuel Kant ont soulevé des problèmes sérieux concernant la possibilité de connaître une « violation » d'une loi en premier lieu. La définition humienne du miracle comme violation la rend quasi impossible épistémologiquement.

« Tout événement inhabituel est un miracle. » Extension excessive qui fait perdre au concept sa force explicative. Si une guérison rare ou une survie d'accident est un « miracle », le concept perd sa spécificité religieuse et théologique. Cette extension confond « chance statistique » et « intervention divine », confusion qui affaiblit philosophiquement la position religieuse.

Du côté de certains opposants :

« On ne peut prouver la violation d'une loi naturelle, donc il n'y a pas de miracles. » Ceci part de l'hypothèse que la première définition (violation) est la seule définition possible. Mais des philosophes de la religion contemporains comme Richard Swinburne et Robert Larmer ont développé des définitions alternatives qui ne dépendent pas du tout de la « violation ». Rejeter les miracles sur la base d'une seule définition problématique constitue une pétition de principe.

« Les miracles ne sont que des événements naturels rares interprétés religieusement. » Réductionnisme qui ignore la dimension phénoménologique de l'expérience religieuse. Même si le miracle avait une explication naturelle possible, la question philosophique plus profonde demeure : pourquoi s'est-il produit à ce moment précis, et dans ce contexte religieux précis ? L'explication naturaliste réductrice ignore la question du « timing divin ».

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent le défaut de ne pas remarquer que le débat sur la définition du miracle est un débat philosophique profond sur la nature de la causalité, la nature des lois naturelles, et la possibilité de connaître l'intervention divine. La simplification des deux côtés manque la richesse du débat contemporain.

Première définition : Le miracle comme violation d'une loi naturelle

Cette définition classique, formulée par David Hume au XVIIIe siècle : « Le miracle est une violation d'une loi naturelle par une intervention divine spéciale ». Cette définition présuppose :
- L'existence de lois naturelles fixes et connues
- La possibilité de savoir quand une « violation » de ces lois se produit
- Que l'intervention divine requiert la rupture du système naturel

Problèmes de la première définition :

Premièrement, le problème de définir la « loi naturelle ». En philosophie des sciences contemporaine, il n'y a pas de consensus sur ce que sont les lois naturelles. Sont-elles de simples généralisations statistiques (vision humienne) ? Ou des nécessités métaphysiques (vision nécessitarienne) ? Ou des relations entre universaux ? Chaque définition affecte la possibilité de « violation ».

Deuxièmement, le problème épistémologique. Comment savons-nous qu'un événement a « violé » une loi naturelle, et n'est pas simplement un événement rare dans le cadre de la loi elle-même ? Ou peut-être a-t-il révélé une loi plus profonde que nous n'avons pas encore découverte ? Ce problème épistémologique a amené des philosophes comme Antony Flew à considérer l'impossibilité de prouver le miracle en ce sens.

Troisièmement, le problème théologique. Le Dieu qui a créé le système naturel a-t-il besoin de le « casser » pour intervenir ? Cela ne rend-il pas Dieu limité par ses propres lois ? Certains théologiens voient dans cette conception une diminution de Dieu.

Deuxième définition : Le miracle comme événement exceptionnel à signification religieuse

Des définitions alternatives ont émergé au XXe siècle, notamment chez R. F. Holland et Paul Tillich. Le miracle ici n'est pas une « violation » mais un « événement qui révèle une présence divine ou un sens religieux profond », même s'il a une explication naturelle possible.

L'exemple célèbre de Holland : un enfant joue sur une voie ferrée, et un train arrive à grande vitesse. Le conducteur subit une crise cardiaque et appuie sur les freins quelques secondes avant d'écraser l'enfant. Naturellement, la crise cardiaque a des causes physiologiques. Mais du point de vue de la mère croyante, le timing et le contexte en font un « miracle de sauvetage divin ».

Avantages de la deuxième définition :

Premièrement, elle évite les problèmes épistémologiques. Nous n'avons pas besoin de prouver une « violation » d'une loi, mais seulement un événement à signification religieuse dans un contexte donné. C'est plus facile épistémologiquement et plus cohérent avec l'expérience religieuse vivante.

Deuxièmement, elle respecte la science moderne. Il n'y a pas de conflit entre la foi aux miracles et la foi en la régularité de la nature. Dieu peut agir « à travers » les lois naturelles, non « contre » elles.

Troisièmement, plus cohérente avec la vision théiste globale. Dieu n'est pas un « intervenant externe » qui brise son système, mais toujours présent, dirigeant les événements vers ses fins.

Problèmes de la deuxième définition :

Premièrement, subjectivisation excessive. Si le miracle n'est qu'une « interprétation religieuse » d'un événement naturel, quelle est la différence entre le croyant qui voit des miracles en tout et le déluré ? Où est le critère objectif ?

Deuxièmement, perte de force probatoire. Les miracles dans les religions sont présentés comme preuves de la véracité du message. S'ils ne sont que des « interprétations religieuses », comment peuvent-ils être preuve pour le non-croyant ?

Troisièmement, tension avec les textes religieux. Le Coran, l'Évangile et la Torah décrivent des miracles qui semblent plus que de simples « événements à signification » - résurrection des morts, fente de la mer, transformation de l'eau en vin. Devons-nous réinterpréter tous ces textes ?

Tentatives de conciliation et de dépassement

Richard Swinburne : définition intermédiaire. Le miracle est un « événement à signification religieuse qui n'arrive pas habituellement dans le cadre des lois naturelles connues ». Cela préserve l'élément d'exceptionnalité sans insister sur la « violation », et préserve la signification religieuse sans subjectivisation absolue.

Timothy McGrew : modèle bayésien. Le miracle est un événement dont la probabilité est beaucoup plus élevée sous l'hypothèse d'un dieu intervenant que sous l'hypothèse du naturalisme. Cela évite de parler de « violation » et se concentre sur l'inférence probabiliste.

Robert Larmer : le miracle comme acte divin basique. Tout comme lever ma main n'est pas une « violation » des lois physiologiques mais un acte basique pour moi comme agent, le miracle est un acte basique de Dieu dans le monde. Cela dépasse la dualité naturel/surnaturel.

Quel sens est le plus approprié philosophiquement ?

La réponse dépend du cadre philosophique plus large. Dans l'approche du « raisonnement rationnel cumulatif » (rajḥān ʿaqlī) de god-database :

La deuxième définition (signification religieuse) est plus appropriée pour trois raisons :

1. Cohérence épistémologique : elle évite les impasses épistémologiques de la première définition, et permet une discussion plus riche sur le rôle de Dieu dans le monde

2. Exhaustivité explicative : elle embrasse un spectre plus large d'expériences religieuses, des « grands miracles » à la « providence divine quotidienne »

3. Dialogue avec la science : elle permet un dialogue constructif avec la science moderne sans tomber dans un conflit à somme nulle sur les « violations »

Mais cela ne signifie pas abandonner complètement la dimension exceptionnelle. La formulation intermédiaire de Swinburne préserve le meilleur des deux définitions : l'exceptionnalité et la signification religieuse ensemble, sans tomber dans les impasses épistémologiques de la « violation ».

Conclusion méthodologique

Le débat sur la définition du miracle n'est pas un débat linguistique, mais reflète différentes visions de la relation de Dieu avec le monde. La définition la plus appropriée philosophiquement est celle qui réalise l'équilibre entre : (1) préserver le caractère exceptionnel du miracle, (2) éviter les impasses épistémologiques, (3) permettre un dialogue fructueux avec la science, (4) être fidèle à l'expérience religieuse vivante. Dans ce contexte, les définitions intermédiaires contemporaines (Swinburne, McGrew) offrent des cadres prometteurs qui dépassent la dualité traditionnelle.

Pour lecture avancée

- Niveau avancé : Les modèles bayésiens pour l'inférence des miracles (McGrew, Ehrman)
- Page « Formulation: Miracle as Violation vs. Religious Significance »
- David Hume, "Of Miracles" in An Enquiry Concerning Human Understanding (1748)
- Richard Swinburne, The

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