Les miracles

Les arguments de J. L. Mackie dans « The Miracle of Theism » réussissent-ils à prouver que la croyance aux miracles aujourd'hui présuppose une position méthodologique contradictoire avec l'engagement rationnel, ou font-ils appel à une pétition de principe ?

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J. L. Mackie dans « The Miracle of Theism » (1982) — son œuvre ultime avant sa mort — a présenté l'un des arguments contemporains les plus puissants contre la rationalité de la croyance aux miracles. Son argument va au-delà de Hume dans sa complexité : non seulement les preuves des miracles sont faibles, mais la croyance en eux exige une « position méthodologique » (methodological stance) qui s'oppose radicalement à l'engagement rationnel que nous appliquons dans le reste de notre vie. Cette affirmation forte mérite une analyse philosophique précise.

Réponses inadéquates à éviter

De la part de certains défenseurs des miracles : « Mackie est un athée biaisé contre la religion » est une attaque personnelle qui ne traite pas l'argument. Mackie était l'un des philosophes les plus rigoureux du XXe siècle, et ses arguments méritent une réponse philosophique, non une diffamation. « La science moderne prouve la possibilité des miracles » confond possibilité logique et plausibilité épistémique — Mackie ne nie pas la possibilité logique.

De la part de certains opposants : « Mackie a définitivement détruit la rationalité de la croyance aux miracles » est une exagération. Les arguments de Mackie sont puissants mais ne sont pas décisifs, et le débat philosophique continue. « Toute croyance aux miracles est irrationnelle » est une généralisation hâtive — la question est plus complexe que cela.

Structure de l'argument de Mackie

Premier niveau : La déconstruction méthodologique

Mackie distingue entre deux niveaux d'évaluation :
- Le premier niveau : évaluer l'affirmation d'un miracle spécifique (par exemple : Jésus est-il ressuscité d'entre les morts ?)
- Le second niveau : évaluer la « position méthodologique » qui permet d'accepter les miracles en premier lieu.

Son argument fondamental : même si les preuves d'un miracle spécifique sont relativement fortes, l'accepter exige d'adopter une position méthodologique qui sape entièrement le projet rationnel.

Deuxième niveau : Le paradoxe de la sélectivité méthodologique

L'être humain rationnel dans sa vie quotidienne applique les principes :
- De régularité naturelle (la nature fonctionne selon des lois régulières)
- De préférence pour l'explication naturelle (nous préférons les explications naturelles aux surnaturelles)
- De doute critique (nous exigeons des preuves solides pour les affirmations exceptionnelles)

Mais la croyance aux miracles exige de suspendre ces principes de manière sélective. Cette « sélectivité méthodologique » crée une contradiction dans la structure rationnelle de la personne : elle applique des critères stricts aux affirmations de miracles d'autres religions, mais les assouplit pour les miracles de sa religion.

Troisième niveau : Le problème de la justification circulaire

Le croyant peut répondre : « J'accepte les miracles de ma religion parce que j'ai des raisons indépendantes de croire en la vérité de cette religion. »

Réponse de Mackie : mais ces « raisons indépendantes » incluent souvent d'autres miracles ! Par exemple :
- Le chrétien croit en la résurrection du Christ (miracle) comme preuve de sa divinité
- Le musulman croit au Coran comme miracle linguistique comme preuve de la prophétie de Muhammad
- Le juif croit aux miracles de l'Exode comme preuve du choix de Dieu pour Israël

La circularité : nous acceptons le miracle A parce que nous croyons en la religion, et nous croyons en la religion parce qu'elle contient le miracle A.

Quatrième niveau : Le coût épistémique exorbitant

Même si nous dépassons la circularité, il reste le « coût épistémique » d'accepter les miracles :

1. Saper la cohérence épistémique : accepter la violation des lois naturelles dans des cas spéciaux affaiblit notre confiance dans la régularité de la nature en général.

2. Ouvrir la porte aux affirmations fausses : si nous acceptons les miracles d'une religion, de quel droit refusons-nous les miracles d'autres religions ?

3. Le recul explicatif : chaque fois que nous faisons face à un phénomène mystérieux, « c'est un miracle » devient une explication acceptable, ce qui décourage la recherche scientifique.

Critique contre-argumentaire de l'argument de Mackie

Critique de Richard Swinburne

Dans « The Concept of Miracle » (1989) et « The Existence of God » (2004) :

Les principes rationnels mentionnés par Mackie ne sont pas absolus mais contextuels. Dans le contexte ordinaire, nous présupposons la régularité naturelle. Mais si nous avons des raisons indépendantes de croire en l'existence d'un dieu capable d'intervention, alors la probabilité des miracles devient rationnellement plausible.

La position méthodologique correcte n'est pas « rejeter tous les miracles » ou « accepter tous les miracles », mais évaluer chaque affirmation selon :
- La force des preuves historiques
- Le contexte religieux (le miracle est-il cohérent avec la nature du dieu présumé ?)
- Le but (le miracle a-t-il un objectif religieux/moral clair ?)

Critique d'Alvin Plantinga

Dans « Warranted Christian Belief » (2000) :

Mackie présuppose qu'il existe une « position rationnelle unique » que tous doivent adopter. Mais la rationalité elle-même est contextuelle et dépend des croyances fondamentales de la personne.

Pour le croyant qui a des raisons indépendantes (expérience religieuse, arguments philosophiques, témoignage fiable) de croire en un dieu personnel actif, accepter les miracles n'est pas « irrationnel » mais une extension naturelle de sa structure épistémique.

L'athée qui rejette l'existence de Dieu rejettera les miracles, et cela est cohérent avec sa structure épistémique. Il n'existe pas de « position neutre » qui juge entre eux.

Critique de Timothy McGrew

Dans ses recherches sur les probabilités bayésiennes et les miracles (2013-2019) :

Mackie confond « probabilité a priori faible » et « impossibilité pratique ». Oui, la probabilité a priori de tout miracle est très faible (parce que les miracles sont rares). Mais avec suffisamment de preuves solides, la probabilité a posteriori peut s'élever à un niveau qui justifie l'acceptation rationnelle.

La méthode bayésienne permet d'intégrer :
- La probabilité a priori faible des miracles
- La force des preuves historiques
- Le cadre métaphysique (existence/non-existence de Dieu)

Résultat : dans certaines circonstances, croire en un miracle spécifique peut être la position la plus probable rationnellement.

Le problème de la pétition de principe

Mackie fait-il appel à une pétition de principe ? La réponse est complexe :

Oui, partiellement : Mackie présuppose implicitement que « l'engagement rationnel » équivaut au « naturalisme méthodologique » (methodological naturalism). Mais c'est précisément ce que conteste le croyant. Le croyant considère que la véritable rationalité inclut l'ouverture aux vérités surnaturelles si les preuves les soutiennent.

Non, dans l'essence de l'argument : Mackie ne présuppose pas l'impossibilité des miracles ou la non-existence de Dieu. Son argument est que la position méthodologique requise pour accepter les miracles crée des contradictions épistémiques. C'est un argument méthodologique, non métaphysique.

La tension plus profonde

Le désaccord entre Mackie et ses critiques révèle une tension philosophique plus profonde sur la nature de la rationalité :

Le modèle des Lumières : La rationalité est unifiée et universelle, basée sur des principes fixes (notamment le naturalisme méthodologique). Mackie hérite de cette tradition.

Le modèle contextuel : La rationalité est multiple et contextuelle, dépendant du cadre épistémique et métaphysique de la personne. Plantinga et d'autres représentent cette approche.

Le modèle bayésien : La rationalité est une question de probabilités et de degrés de confiance, mise à jour avec de nouvelles preuves. Swinburne et McGrew développent cette approche.

Positions actuelles du débat (2018-2026)

Courant de « défense bayésienne » : Comprend Timothy & Lydia McGrew, Richard Swinburne, développant des modèles probabilistes sophistiqués pour évaluer les affirmations de miracles.

Courant de « critique naturaliste mise à jour » : Comprend J.L. Schellenberg, Graham Oppy, développant les arguments de Mackie avec de nouveaux outils, notamment de la philosophie des sciences.

Courant « post-Lumières » : Comprend des philosophes qui questionnent les présupposés des Lumières sur la rationalité, comme Charles Taylor, Alasdair MacIntyre.

Du point de vue de la prépondérance rationnelle

La méthode de prépondérance rationnelle (rajḥān ʿaqlī) adoptée par le site offre une position médiane :

1. Reconnaître la force de l'argument de Mackie : Oui, croire aux miracles exige une modification de la position méthodologique ordinaire. Cela a un coût épistémique réel.

2. Rejeter le déterminisme méthodologique : Mais cette modification n'est pas nécessairement « irrationnelle ». Dans le contexte de preuves cumulatives fortes (cosmologiques, téléologiques, morales, religieuses), l'ouverture aux miracles devient une extension raisonnable.

3. Distinguer, non rejeter absolument : Toutes les affirmations de miracles ne sont pas égales. Certaines sont soutenues par des preuves historiques solides et un contexte religieux cohérent, d'autres sont faibles ou douteuses.

4. Probabilité, non certitude : Accepter un miracle particulier ne signifie pas une certitude absolue, mais une prépondérance rationnelle.

Où nous en sommes aujourd'hui dans ce débat

Le débat sur les arguments de Mackie n'est pas tranché, mais sa carte a fondamentalement changé entre 2020 et 2026. Sur le plan bayésien, Timothy McGrew et Lydia McGrew ont continué à développer des modèles probabilistes précis pour évaluer des miracles spécifiques — notamment la résurrection — avec des réponses détaillées à l'objection de la probabilité a priori faible que Mackie hérite de Hume. En revanche, Graham Oppy a développé dans ses œuvres récentes (2021-2023) une version mise à jour de l'objection méthodologique, soulignant que tout cadre bayésien dépend du choix de probabilités a priori qui reflètent à leur tour des engagements métaphysiques antérieurs — ce qui repose le problème de Mackie sous une forme plus précise. J.L. Schellenberg a continué à faire pression sous un angle différent via le concept de « doute évolutionnaire » qui étend la portée de la critique pour inclure la structure épistémique du croyant elle-même. Quant à la philosophie des sciences, les travaux de Megan Fritts et Jordan Wessling (2024) ont reposé la question de la relation entre naturalisme méthodologique et naturalisme métaphysique avec de nouveaux outils analytiques, affaiblissant ainsi la présupposition implicite de Mackie que le premier implique le second. La scène actuelle montre que les arguments de Mackie représentent encore un défi réel, mais ne sont plus traités comme décisifs ; les philosophes sérieux des deux côtés reconnaissent que la question dépend d'engagements métaphysiques plus profonds que la méthodologie seule ne résout pas.

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