Les prophètes à travers les religions
Comment Antony Flew (durant sa période athée) traite-t-il les affirmations prophétiques contradictoires entre les religions comme argument contre leur perte de crédibilité à toutes ?
Cette question nous amène au cœur de l'argument du « conflit entre les affirmations prophétiques » développé par Antony Flew durant sa longue période athée (1950-2004). Flew utilisa cet argument comme partie de son arsenal philosophique contre les religions, avant sa conversion soudaine à la croyance en un dieu en 2004. Comprendre son argument est important car il est souvent avancé dans les débats contemporains, et les réponses qui y sont apportées révèlent des complexités philosophiques profondes.
Réponses insuffisantes qu'il convient d'éviter
Du côté de certains défenseurs des religions :
« Flew s'est converti à la foi, donc ses anciens arguments sont invalides. » Sophisme logique. La conversion tardive de Flew n'invalide pas automatiquement ses arguments antérieurs. Il faut évaluer l'argument en lui-même, non par la position ultérieure de son auteur. Flew lui-même n'a pas explicitement rétracté cet argument spécifique même après sa conversion.
« Le conflit entre les religions est superficiel, toutes appellent au bien. » Simplification excessive. Les affirmations prophétiques contradictoires ne sont pas de simples différences dans les détails éthiques, mais des contradictions dans des affirmations fondamentales : Jésus est-il un dieu incarné (christianisme) ou un prophète humain (islam) ? La révélation s'est-elle achevée avec Moïse (judaïsme) ou a-t-elle continué ? Ignorer ces contradictions substantielles affaiblit la réponse.
Et du côté de certains naturalistes :
« L'existence d'affirmations contradictoires prouve leur fausseté à toutes. » Saut logique. Il est logiquement possible qu'une des affirmations soit correcte et les autres erronées. La contradiction seule n'implique pas la fausseté collective, mais nécessite des critères pour distinguer.
« Flew a détruit définitivement la crédibilité de toutes les religions. » Exagération. L'argument de Flew pose un défi sérieux, mais il ne ferme pas la porte. Il existe des réponses philosophiques développées qui méritent considération. Présenter l'argument comme un coup de grâce ignore la complexité du débat philosophique.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent le fait de ne pas traiter la structure logique précise de l'argument de Flew. L'argument n'est pas une simple observation passagère sur l'existence d'un conflit, mais a une structure argumentative spécifique qui nécessite une analyse méthodique.
L'argument de Flew : structure logique
Dans ses écrits athées, particulièrement « The Presumption of Atheism » (1976) et « God and Philosophy » (1966), Flew formula l'argument comme suit :
1. Multiplicité des affirmations rivales. Il existe de multiples affirmations prophétiques (Muhammad, Jésus, Moïse, Bouddha, Zoroastre...) chacune prétendant à un accès exclusif ou suprême à la vérité divine.
2. Contradiction fondamentale. Ces affirmations ne sont pas de simples différences complémentaires, mais contradictoires sur des points essentiels : nature de Dieu, destin de l'homme, voie du salut, identité du sauveur.
3. Équivalence épistémique apparente. D'un point de vue externe neutre, il n'existe pas de critère clair et objectif pour distinguer entre ces affirmations. Toutes s'appuient sur des témoignages, des miracles allégués, des textes sacrés, des expériences spirituelles.
4. Principe de parité (Principle of Parity). Si les bases épistémiques sont similaires et les affirmations contradictoires, alors la position rationnelle est de les traiter également : soit les accepter toutes (impossible du fait de leur contradiction) soit les rejeter toutes.
5. Conclusion. Puisqu'il est logiquement impossible de toutes les accepter, la seule position rationnelle est de toutes les rejeter, ou au moins de suspendre le jugement (agnosticisme) à leur sujet.
Force de l'argument chez Flew
Flew ne se contenta pas de présenter l'argument théoriquement, mais le renforça par des observations empiriques :
Biais géographique. La plupart des gens suivent la religion de leur société. Si une religion était « manifestement correcte », pourquoi la foi en celle-ci serait-elle liée à la géographie plutôt qu'aux preuves ?
Échec du dialogue inter-religieux. Malgré des siècles de débats, les religions n'ont pas réussi à se convaincre mutuellement. Si l'une d'elles possédait des preuves décisives, pourquoi cet échec continuel ?
Évolution historique des affirmations. Les affirmations prophétiques évoluent et se complexifient à travers le temps (du monothéisme simple à la trinité, du prophète humain au dieu incarné). Ceci suggère qu'elles sont des constructions humaines, non une révélation fixe.
Réponses philosophiques sérieuses à Flew
Première réponse : rejet du principe d'équivalence épistémique
Le philosophe Richard Swinburne (dans « The Existence of God » et « Revelation ») rejette la prétention à l'équivalence. Il propose des critères rationnels pour distinguer :
- Cohérence interne. Certaines religions sont plus cohérentes logiquement que d'autres.
- Pouvoir explicatif. Certaines religions expliquent la réalité (l'univers, la conscience, la morale) de façon plus complète.
- Simplicité. Le monothéisme est plus simple que le polythéisme, et la simplicité est un critère rationnel accepté.
- Preuves historiques. Certaines affirmations prophétiques sont mieux soutenues historiquement que d'autres.
Deuxième réponse : modèle de la « révélation progressive »
John Hick (dans « God and the Universe of Faiths ») développa le modèle de la révélation progressive/pluraliste. Les différentes religions sont des réponses humaines diverses à une unique réalité divine. Les contradictions sont superficielles, reflétant les contextes culturels, non une contradiction dans l'essence divine.
Critique de cette réponse : elle est accusée de vider les religions de leur contenu spécifique. Si Jésus n'est qu'un « simple symbole » de la vérité divine, ceci contredit la foi chrétienne essentielle. La solution pluraliste peut être pire que le problème.
Troisième réponse : distinction entre niveaux d'affirmation
Alvin Plantinga (dans « Warranted Christian Belief ») distingue entre :
- Affirmations métaphysiques générales (existence de Dieu, vie après la mort) : partagées par de nombreuses religions.
- Affirmations historiques spécifiques (crucifixion du Christ, ascension nocturne de Muhammad) : spécifiques à chaque religion.
L'accord sur les premières indique un « sens divin » partagé. La contradiction dans les secondes n'annule pas les premières. On peut accepter la « foi en Dieu » sans avoir besoin de trancher tous les détails historiques.
Quatrième réponse : analyse bayésienne des religions
Certains philosophes contemporains (Joshua Rasmussen, Blake McAllister) proposent d'appliquer l'analyse bayésienne :
- Probabilités a priori (priors) pour chaque religion basées sur sa simplicité et sa cohérence.
- Mise à jour bayésienne basée sur les preuves (historiques, philosophiques, empiriques).
- Résultat : classement probabiliste des religions, plutôt que « toutes ou rien ».
Position tardive de Flew
Il est intéressant de noter que Flew, après sa conversion à la croyance en un dieu (2004), n'adopta aucune religion spécifique. Il continua de voir les contradictions entre les religions abrahamiques comme un problème réel. Sa foi était en un dieu « aristotélicien » - un premier moteur intelligent, non le dieu de la révélation.
Dans un entretien tardif (2007), il déclara : « Je vois que l'islam est plus monothéiste que le christianisme, et ceci le rend plus simple et plus proche de la raison. Mais je ne suis convaincu par aucune affirmation de révélation spécifique. »
Évaluation critique
L'argument de Flew pose un défi réel qui mérite d'être pris au sérieux. Ses points de force :
- Il met en évidence un problème épistémique réel : comment distinguer entre des affirmations contradictoires ?
- Il révèle le rôle des facteurs culturels/géographiques dans l'appartenance religieuse.
- Il défie la confiance naïve dans la véracité d'une religion sans examen critique.
Mais il a des limites :
- Il présuppose une équivalence épistémique qui peut ne pas être exacte.
- Il ignore la possibilité de critères rationnels pour distinguer.
- Il peut confondre « difficulté à distinguer » et « impossibilité de distinguer ».
Où en sommes-nous aujourd'hui de ce débat
Le débat a évolué dans plusieurs directions :
Épistémologie religieuse comparée. Plutôt que « toutes les religions ou rien », les chercheurs se concentrent sur le développement de critères précis pour la comparaison et l'évaluation.
Dialogue philosophique des religions. Tentatives sérieuses de comprendre les points d'accord et de désaccord, sans réduction ni élimination.
Analyse historique critique. Examen précis des affirmations historiques de chaque religion, avec des outils académiques neutres.
Dans le cadre de god-database, ceci relève du cinquième maslik (prophétique) et du sixième (textuel). Le rajḥān ʿaqlī nécessite une évaluation cumulative, non un jugement catégorique basé sur un seul argument.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : Les critères bayésiens pour évaluer les affirmations religieuses rivales
- Page « Formulation: Religious Diversity Problem »
- Antony Flew, The Presumption of Atheism (1976)
- Richard Swinburne, Revelation: From Metaphor to Analogy (2007)
- John Hick, An Interpretation of Religion (2004)
- Paul Griffiths & Delmas Lewis, « On Grading Religions, Seeking Truth, and Being Nice to People » (Religious Studies, 1983)