L'inimitabilité
Si le miracle linguistique du Coran est une preuve de la prophétie de Muhammad, pourquoi ne convainc-t-il pas les non-arabophones ?
Voici une question importante que beaucoup se posent : si le Coran était linguistiquement miraculeux, pourquoi ceux qui ne maîtrisent pas l'arabe ne s'en aperçoivent-ils pas ? Cela ne rend-il pas le « miracle » culturellement limité ?
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains musulmans : « Le miracle est évident pour quiconque apprend l'arabe » est une simplification défaillante — de nombreux orientalistes ont maîtrisé l'arabe sans être convaincus. « Les non-Arabes ne peuvent pas comprendre le miracle » est une position d'exclusion qui contredit l'universalité du message. « Les traductions transmettent le miracle » n'est pas exact — la plupart des savants considèrent que le miracle linguistique ne se traduit pas.
Du côté de certains critiques : « Donc le Coran n'est pas un miracle universel » est un saut logique — les miracles historiques étaient aussi limités dans le temps et l'espace. « Le miracle linguistique n'est qu'une prétention culturelle » ignore les arguments littéraires détaillés. « S'il était miraculeux, tous les Arabes y auraient cru » est une erreur historique — la foi n'est pas seulement une réponse au miracle.
Nature de la question philosophique
Cette question soulève des enjeux épistémologiques profonds : un miracle peut-il être culturellement et linguistiquement limité tout en restant un argument universel ? Comment comprendre la relation entre langue et vérité religieuse ? Le miracle linguistique est-il le seul argument ou fait-il partie d'un système plus large ?
Positions sérieuses dans le débat
Premièrement, la position du « miracle multidimensionnel ». Al-Bāqillānī, al-Jurjānī et d'autres n'ont pas limité le miracle (iʿjāz) à la seule dimension linguistique. Il y a : le miracle législatif (système éthique et juridique cohérent), le prétendu miracle scientifique (allusions interprétées scientifiquement), le miracle psychologique (son effet sur les auditeurs), le miracle historique (l'annonce du prétendu invisible). Les non-arabophones peuvent percevoir ces dimensions.
Deuxièmement, la position du « miracle comme signe de l'époque ». Chaque prophète est venu avec un miracle adapté à son époque : Moïse avec la magie à l'époque des magiciens, Jésus avec la médecine à l'époque des médecins, Muhammad avec l'éloquence à l'époque de la rhétorique. Le miracle s'adresse principalement à ceux qui peuvent l'évaluer. Cela ne nie pas l'universalité du message, tout comme les miracles de Moïse n'ont été vus que par les Israélites.
Troisièmement, la position du « témoignage de transmission ». Même si le non-Arabe ne perçoit pas directement le miracle, le témoignage des Arabes éloquents à travers les siècles — musulmans et non-musulmans — sur l'unicité linguistique du Coran constitue un argument indirect. Al-Walīd ibn al-Mughīra, Abū al-ʿAlāʾ al-Maʿarrī, Ṭāhā Ḥusayn — tous ont reconnu l'unicité littéraire du Coran malgré leurs positions différentes.
Quatrièmement, la position de « l'expérience esthétique trans-linguistique ». Certains penseurs contemporains (Navid Kermani dans "God is Beautiful") considèrent que la beauté coranique — dans la récitation et le rythme — peut être partiellement perçue même sans comprendre le sens. Beaucoup de non-Arabes sont touchés par l'écoute du Coran avant de le comprendre.
Témoignages historiques et contemporains
— De nombreux non-Arabes à travers l'histoire ont été convaincus par l'islam sans percevoir le miracle linguistique : les Perses, les Turcs, les peuples d'Asie du Sud-Est.
— Des orientalistes ayant maîtrisé l'arabe ont reconnu l'unicité du Coran : A.J. Arberry a décrit un « rythme inégalé », Montgomery Watt a admis une « force littéraire exceptionnelle ».
— Les traductions modernes (M.A.S. Abdel Haleem) tentent de transmettre quelque chose de la beauté coranique, même si elles ne transmettent pas le miracle complet.
Reformulation de la question
Peut-être la question plus précise est-elle : le miracle linguistique est-il l'argument unique ou principal ? La tradition islamique présente des arguments multiples : rationnels (existence de Dieu, possibilité de la prophétie), historiques (biographie de Muhammad et sa véracité), éthiques (enseignements coraniques), en plus du miracle linguistique.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat contemporain dépasse la limitation du miracle à la dimension linguistique. Même parmi les savants musulmans, il y a débat sur la nature et la portée du miracle. Certains se concentrent sur la cohérence interne du Coran, d'autres sur son impact historique, d'autres encore sur d'autres dimensions.
Pour les non-arabophones, l'argument islamique ne repose pas sur le seul miracle linguistique, mais sur un système d'arguments et d'expériences. Cela ne nie pas l'importance du miracle linguistique comme argument central pour les premiers Arabes et ceux qui maîtrisent leur langue.
Pour une lecture avancée
— Niveau intermédiaire : théorie du miracle chez ʿAbd al-Qāhir al-Jurjānī
— Niveau avancé : débat contemporain sur le « critère du miracle » et la possibilité de le mesurer
— Navid Kermani, God is Beautiful (Polity, 2015)
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