L'inimitabilité

Quelle est la différence entre le caractère miraculeux linguistique et rhétorique chez al-Jurjānī et al-Bāqillānī, et le caractère miraculeux « scientifique » contemporain, et ce dernier constitue-t-il un argument défendable académiquement ?

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Cette question se situe au cœur du débat sur la nature du texte coranique et sa relation avec la connaissance humaine. La différence entre les deux approches — le caractère miraculeux rhétorique classique et le caractère miraculeux « scientifique » contemporain — n'est pas une simple divergence de détails, mais concerne la méthode et la vision fondamentale du texte sacré.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs du caractère miraculeux scientifique : « Le Coran contient toutes les sciences modernes, de la physique quantique à l'embryologie » est une exagération qui nuit plus qu'elle ne sert. « Qui nie le caractère miraculeux scientifique nie la grandeur du Coran » est une accusation émotionnelle qui dépasse le débat académique.

Du côté de certains critiques : « Le caractère miraculeux rhétorique n'est qu'un goût personnel, impossible à prouver objectivement » est une simplification qui porte atteinte à un patrimoine critique complexe. « Toute discussion sur le caractère miraculeux relève du fanatisme religieux » constitue un rejet a priori du débat académique.

Le caractère miraculeux rhétorique chez al-Bāqillānī et al-Jurjānī

Abū Bakr al-Bāqillānī (m. 403h) dans « Iʿjāz al-Qurʾān » établit une méthode analytique rigoureuse :

Premièrement : Le caractère miraculeux dans l'ordonnancement et la composition (naẓm wa taʾlīf). Il ne réside pas dans les termes isolés, mais dans la manière de les agencer. Le Coran sort des styles arabes connus (poésie, prose rimée, prose) et fonde un modèle unique.

Deuxièmement : Le caractère miraculeux dans le sens et l'expression. L'alliance entre concision et utilité, clarté et profondeur, simplicité et exhaustivité. Un seul verset peut porter plusieurs significations cohérentes.

Troisièmement : Le défi historique. Les Arabes, maîtres de l'éloquence, ont été incapables de l'égaler malgré le défi explicite. Cette incapacité est historiquement documentée, ce n'est pas une affirmation théorique.

ʿAbd al-Qāhir al-Jurjānī (m. 471h) dans « Dalāʾil al-Iʿjāz » approfondit l'analyse :

La théorie de l'ordonnancement (naẓm). Le caractère miraculeux ne réside ni dans le terme isolé ni dans le sens abstrait, mais dans le « naẓm » — c'est-à-dire les relations entre les mots et les manières de construire le sens. Chaque mot est à sa place optimale dans le contexte global.

L'analyse appliquée. Al-Jurjānī ne se contente pas de théoriser, mais analyse des versets spécifiques pour montrer comment le changement d'un mot ou une antéposition-postposition altère le sens et la beauté.

Le critère du caractère miraculeux. Il ne s'agit pas seulement de « beauté » subjective, mais de supériorité sur les plus hauts niveaux de l'éloquence humaine de son époque, avec la continuité de cette supériorité à travers les siècles.

Le caractère miraculeux « scientifique » contemporain

Il apparut au XXe siècle, particulièrement avec les thèses de comparaison entre le texte coranique et le texte biblique à la lumière de la science moderne (années 1970), et se répandit à travers :

Les affirmations typiques :
- Tel verset fait allusion au Big Bang
- Tel verset décrit le cycle de l'eau avec précision scientifique
- Tel verset mentionne les phases de développement de l'embryon
- Tel verset fait allusion à la relativité ou à la mécanique quantique

La méthode suivie :
- Rechercher des correspondances entre le texte coranique et les découvertes scientifiques
- Interpréter les versets en conformité avec les théories scientifiques modernes
- Considérer cette correspondance comme preuve de la source divine

Les différences fondamentales entre les deux approches

Nature du caractère miraculeux :
- Rhétorique : intrinsèque au texte, autonome, ne nécessitant aucune connaissance extérieure
- Scientifique : dépend de la connaissance scientifique changeante

Permanence temporelle :
- Rhétorique : stable à travers les siècles, ne change pas avec l'évolution de la connaissance
- Scientifique : variable, ce qui est considéré comme « miraculeux » aujourd'hui peut être réfuté demain

Vérifiabilité :
- Rhétorique : peut être analysé avec des outils linguistiques (relativement) objectifs
- Scientifique : dépend d'interprétations pouvant être forcées

Le destinataire :
- Rhétorique : les premiers Arabes principalement, puis quiconque comprend l'arabe
- Scientifique : les contemporains qui connaissent les sciences modernes

Les problèmes académiques du caractère miraculeux scientifique

L'interprétation sélective. Choisir les interprétations qui concordent avec la science moderne et ignorer ce qui la contredit. Par exemple, interpréter « les sept cieux » de multiples manières selon la théorie scientifique dominante.

L'interprétation rétroactive (Retrofitting). Lire les significations scientifiques dans le texte après leur découverte, et non les prédire au préalable. Personne n'a extrait de théorie scientifique du Coran avant sa découverte par les méthodes scientifiques.

Le changement des théories scientifiques. Ce qui était considéré comme vérité scientifique il y a un siècle peut être considéré comme erreur aujourd'hui. Lier le texte sacré à des théories changeantes l'expose au questionnement.

Langage naturel vs langage scientifique. Le Coran utilise un langage naturel métaphorique, et la science utilise un langage technique précis. Tenter la correspondance entre eux nécessite des interprétations forcées.

La position académique contemporaine

La plupart des spécialistes académiques — musulmans et non-musulmans — émettent des réserves sur le caractère miraculeux scientifique :

Ziyād Khalīl Ramlī (Université d'Oxford) dans ses études montre comment les exégèses classiques n'ont pas compris les versets selon les significations « scientifiques » prétendues.

ʿAbdullāh Drāz et Muhammad ʿAbd al-Halīm soulignent que le Coran est un livre de guidance, non un livre de sciences naturelles.

Albert Hourani dans « Arabic Thought in the Liberal Age » retrace comment le caractère miraculeux scientifique naquit comme réaction défensive face à la supériorité technique occidentale.

L'alternative : la lecture contextuelle

Au lieu de rechercher un « caractère miraculeux scientifique », on peut lire les allusions cosmiques dans le Coran comme :

Versets contemplatifs invitant à regarder l'univers, sans prétendre à des détails scientifiques.

Langage approprié aux destinataires utilisant leurs connaissances pour transmettre des messages religieux et moraux.

Allusions générales à l'ordre cosmique qui concordent avec les découvertes sans prétendre à l'antériorité détaillée.

L'évaluation finale

Le caractère miraculeux rhétorique chez al-Bāqillānī et al-Jurjānī demeure plus cohérent académiquement que le caractère miraculeux scientifique contemporain car il :
- Traite le texte en lui-même
- Ne dépend pas de connaissances extérieures changeantes
- Possède des critères analytiques relativement clairs
- Est documenté dans le contexte historique

Le caractère miraculeux scientifique, malgré sa popularité, fait face à de sérieux défis méthodologiques qui le rendent difficilement défendable académiquement. Cela ne nie pas la possibilité d'existence d'allusions cosmiques générales dans le Coran qui concordent avec la connaissance scientifique, mais les transformer en « caractère miraculeux » au sens technique nécessite une prudence méthodologique extrême.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Le débat s'oriente vers des approches plus développées qui dépassent la dichotomie (caractère miraculeux scientifique/pas de caractère miraculeux). Certains chercheurs développent des concepts comme « la cohérence cognitive » ou « l'ouverture sémantique » qui respectent la nature du texte religieux sans l'impliquer dans des affirmations scientifiques directes.

Pour une lecture avancée

- Niveau avancé : la théorie du naẓm chez al-Jurjānī et la critique littéraire contemporaine
- Niveau avancé : la problématique du langage religieux et scientifique chez Ian Barbour
- Al-Bāqillānī, Iʿjāz al-Qurʾān (édition de al-Sayyid Ahmad Ṣaqr)
- ʿAbd al-Qāhir al-Jurjānī, Dalāʾil al-Iʿjāz (édition de Maḥmūd Shākir)
- Ziauddin Sardar, Reading the Qur'an (Oxford UP, 2011)
- Mustansir Mir, Coherence in the Qur'an (American Trust, 1986)
- Page « Family: Quranic Studies » sur le site

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