L'inimitabilité
Comment ʿAbd al-Qāhir al-Jurjānī a-t-il formulé la théorie du naẓm coranique dans « Dalāʾil al-iʿjāz », et peut-elle réussir comme argument philosophique contemporain ?
ʿAbd al-Qāhir al-Jurjānī (m. 471 H/1078 apr. J.-C.) — savant de rhétorique et de grammaire ash'arite — a présenté dans « Dalāʾil al-iʿjāz » la théorie classique la plus approfondie de l'inimitabilité coranique. Sa théorie du « naẓm » (agencement) a déplacé le débat du niveau des termes isolés et des constructions partielles vers le niveau de la structure globale du discours. La question contemporaine : peut-on formuler cette théorie comme un argument philosophique résistant à la critique académique moderne ?
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs de l'inimitabilité :
« Al-Jurjānī a prouvé définitivement l'inimitabilité, nul besoin d'en dire plus. » Simplification dommageable. Al-Jurjānī a présenté une théorie profonde qui mérite d'être développée, mais prétendre qu'elle constitue une « preuve définitive » ignore les défis épistémologiques contemporains.
« La théorie du naẓm est claire et n'a pas besoin de formulation philosophique. » Erreur méthodologique. Les concepts rhétoriques classiques nécessitent une traduction précise dans le langage philosophique contemporain pour être évalués académiquement.
Du côté de certains critiques :
« Le naẓm n'est qu'un goût rhétorique subjectif qui ne peut constituer un argument. » Réductionnisme. Al-Jurjānī présente des critères objectifs pour le naẓm, même si leur application requiert une expertise linguistique.
« La linguistique moderne a dépassé le concept de naẓm. » Affirmation qui demande vérification. Certains concepts d'al-Jurjānī anticipent des théories linguistiques modernes (cohérence, structure du discours).
La théorie du naẓm chez al-Jurjānī
Le concept central : l'inimitabilité ne réside ni dans les termes isolés, ni dans les significations abstraites, mais dans le « naẓm » — c'est-à-dire l'observation des significations grammaticales dans l'agencement du discours selon les objectifs visés.
« Sachez que le naẓm n'est rien d'autre que de placer votre discours selon ce qu'exige la science grammaticale, de travailler selon ses règles et ses principes, de connaître ses méthodes tracées pour ne point s'en écarter, et de préserver les formes qui vous ont été dessinées sans en omettre quoi que ce soit » (Dalāʾil al-iʿjāz, p. 81).
Mais al-Jurjānī ne vise pas la simple correction grammaticale. Il s'agit de : choisir la structure grammaticale optimale parmi les alternatives possibles pour réaliser l'objectif rhétorique avec la plus grande précision. Tout changement dans le naẓm — antéposition/postposition, mention/ellipse, détermination/indétermination — affecte le sens global.
L'application coranique
L'exemple célèbre d'al-Jurjānī : {Dis : Il est Allah, Un} [al-Ikhlāṣ : 1]
Pourquoi « aḥad » (Un) et non « wāḥid » (un) ? Al-Jurjānī analyse : « aḥad » nie la multiplicité sous tout aspect, tandis que « wāḥid » indique un individu d'un genre. Le naẓm a ici choisi le terme qui nie absolument la composition et la divisibilité, en harmonie avec le contexte doctrinal.
Autre exemple : {Et il fut dit : Ô terre, absorbe ton eau ! Et ô ciel, cesse !} [Hūd : 44]
Al-Jurjānī analyse comment chaque élément grammatical (l'interpellation de l'inanimé, l'impératif, l'ordre des phrases) contribue au sens global : la domination divine absolue sur l'univers. Modifier n'importe quel élément affaiblit l'effet.
La structure philosophique de l'argument
On peut reformuler la théorie d'al-Jurjānī comme argument philosophique :
1. Prémisse linguistique : Toute langue naturelle possède un nombre limité de structures grammaticales possibles pour exprimer un sens donné.
2. Prémisse rhétorique : Parmi ces structures, certaines sont plus appropriées que d'autres pour réaliser des objectifs communicationnels spécifiques (clarté, impact, précision).
3. Affirmation empirique : Le texte coranique choisit toujours la structure optimale pour son objectif dans son contexte, avec une précision qui dépasse la capacité humaine habituelle.
4. Conclusion : Ceci indique une source qui transcende la capacité humaine ordinaire.
Les défis philosophiques contemporains
Défi de la mesure objective : Comment déterminer « l'optimalité » de façon objective ? Al-Jurjānī s'appuie sur le goût rhétorique exercé. Mais cela pose la question : peut-on développer des critères plus rigoureux ?
Tentatives contemporaines : Certains chercheurs (comme Muḥammad ʿAbdallāh Darāz dans « al-Nabaʾ al-ʿaẓīm ») ont tenté de développer des critères quasi-quantitatifs. Mais le problème fondamental demeure : le langage naturel est trop complexe pour être réduit à des critères purement mathématiques.
Défi de la relativité culturelle : « L'optimalité » rhétorique est-elle culturellement relative ? Ce qu'un Arabe du Ve siècle hégirien considère comme « optimal » peut différer de ce que voit le lecteur contemporain.
Réponse possible : Al-Jurjānī ne prétend pas que tout aspect du naẓm est évident pour tout lecteur. Il prétend plutôt que celui qui approfondit la langue arabe et son système percevra la supériorité du naẓm coranique. Cela rend l'argument conditionné par l'expertise linguistique, mais n'en nie pas l'objectivité.
Défi des explications alternatives : Ne peut-on expliquer la qualité du naẓm coranique par un génie poétique humain exceptionnel ?
Réponse implicite d'al-Jurjānī : Le génie humain — si élevé soit-il — montre des variations. Le Coran maintient un niveau uniforme de précision à travers des sujets et contextes très diversifiés (législation, récits, doctrine, polémique). Cette constance dans l'excellence dépasse le modèle humain habituel.
Le développement contemporain possible
Pour transformer la théorie d'al-Jurjānī en argument philosophique contemporain plus fort :
1. Intégration avec la linguistique moderne : Fusionner les concepts d'al-Jurjānī avec les théories contemporaines du discours (analyse du discours, pragmatique) pour développer des outils d'analyse plus précis.
2. Études comparatives : Comparaison méthodique entre le naẓm coranique et d'autres textes arabes de la même période utilisant des critères définis.
3. Analyse informatique : Utiliser les outils de la linguistique computationnelle pour mesurer des aspects de la cohésion textuelle et de la structure. (Avec prudence pour éviter la réduction du phénomène).
La position critique équilibrée
La théorie du naẓm chez al-Jurjānī offre un cadre profond pour comprendre l'inimitabilité, mais sa transformation en « argument philosophique contemporain » fait face à des défis :
Points forts :
- Se concentre sur les caractéristiques structurelles analysables (pas seulement des impressions subjectives)
- Anticipe des concepts linguistiques modernes
- Offre une explication de la supériorité continue du Coran à travers les genres littéraires
Points faibles :
- Dépend d'une expertise linguistique élevée pour la vérification
- Difficulté à définir des critères objectifs rigoureux pour l'optimalité
- Nécessite un développement pour affronter la critique linguistique contemporaine
Conclusion cumulative
La théorie du naẓm — lorsqu'elle est formulée avec soin — contribue au penchant rationnel cumulatif en faveur de l'origine divine du Coran. Mais elle ne constitue pas à elle seule une « démonstration » au sens philosophique strict. Sa force augmente lorsqu'elle est combinée avec d'autres preuves (le défi historique, le contenu, l'impact).
Al-Jurjānī lui-même n'a pas prétendu que la théorie du naẓm oblige rationnellement le négateur, mais qu'elle révèle un aspect de la supériorité coranique à celui qui possède une perspicacité linguistique. Cela s'accorde avec la méthode du penchant rationnel : présenter des raisons qui font pencher la balance, non des preuves catégoriques.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : Le naẓm entre al-Jurjānī et al-Sakkākī
- Niveau avancé : Critique orientaliste de la théorie rhétorique de l'inimitabilité
- ʿAbd al-Qāhir al-Jurjānī, Dalāʾil al-iʿjāz (édition Maḥmūd Shākir)
- Muḥammad ʿAbdallāh Darāz, al-Nabaʾ al-ʿaẓīm (Dār al-Qalam)
- Navid Kermani, God is Beautiful: The Aesthetic Experience of the Quran (Polity, 2015)
- Page « Formulation: Jurjani's Theory of Nazm » sur le site