Révélation et raison
Comment Ibn Rushd a-t-il distingué dans le « Faṣl al-Maqāl » entre la raison et la révélation, et comment a-t-il réglé la relation entre elles en cas de contradiction ?
Ibn Rushd (1126-1198) dans le « Faṣl al-Maqāl fī mā bayn al-ḥikma wa-l-sharīʿa min al-ittiṣāl » (Traité décisif sur l'accord de la religion et de la philosophie) figure parmi les philosophes musulmans les plus profonds dans le traitement de la relation entre raison et révélation. Son projet intellectuel dépasse la simple conciliation superficielle pour établir une méthode cohérente de traitement de la contradiction apparente entre elles.
Réponses insuffisantes qu'il convient d'éviter
Du côté de certains théologiens traditionnels :
« Ibn Rushd privilégie absolument la raison sur la révélation. » Simplification dommageable. Ibn Rushd considère que la raison démonstrative et la révélation authentique ne peuvent véritablement se contredire, car leur source est unique (Dieu). La priorité qu'il accorde est méthodologique et herméneutique, non axiologique.
« Ibn Rushd est un philosophe grec sous habit islamique. » Accusation injuste. Ibn Rushd était un juriste mālikite (juge de Cordoue) et petit-fils du grand juriste Ibn Rushd l'Aïeul. Sa connaissance de la sharīʿa est profonde et authentique, non un vernis extérieur.
Du côté de certains laïcs contemporains :
« Ibn Rushd est un laïc qui sépare religion et philosophie. » Projection moderniste. Ibn Rushd considère la philosophie et la sharīʿa comme « deux sœurs de lait » de même source. Son projet est unificateur, non schizophrénique.
« Ibn Rushd pratique la taqiyya philosophique. » Malentendu sur sa méthode. Sa distinction entre niveaux de discours (démonstratif/dialectique/rhétorique) n'est pas de la taqiyya, mais une méthode pédagogique qui tient compte des capacités des interlocuteurs.
Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes
Elles échouent à comprendre la profondeur du projet rushdien : établir une théorie de la connaissance intégrée qui préserve à la raison et à la révélation leur domaine sans contradiction véritable, avec une méthode claire pour traiter la contradiction apparente.
La structure méthodologique chez Ibn Rushd
Premier fondement : Le vrai ne s'oppose pas au vrai
« Le vrai ne s'oppose pas au vrai, mais s'accorde avec lui et témoigne pour lui. » Cette règle d'or fonde toute la méthode d'Ibn Rushd. Si la révélation est vérité venant de Dieu, et que la raison démonstrative mène à la vérité, alors leur contradiction réelle est impossible.
La contradiction apparente naît de :
- Une erreur dans la démonstration rationnelle
- Une mauvaise compréhension du texte religieux
- La prise du texte au sens littéral là où l'interprétation s'impose
Deuxième fondement : Les niveaux de discours et de perception
Ibn Rushd distingue trois niveaux :
1. Les gens de la démonstration (les philosophes) : ils perçoivent les vérités par des démonstrations certaines
2. Les gens de la dialectique (les théologiens) : ils utilisent des arguments dialectiques probables
3. Les gens de la rhétorique (le grand public) : ils se contentent de représentations et d'images
La sharīʿa s'est adressée à tous selon ce qui leur convient. Les textes dont le sens apparent contredit la démonstration sont destinés au grand public dans un langage représentatif qu'il comprend.
Troisième fondement : L'interprétation réglée
En cas de contradiction apparente, il faut interpréter le texte selon des règles :
- L'interprétation doit être cohérente avec les règles de la langue arabe
- Ne pas sortir de la métaphore connue chez les Arabes
- Préserver les finalités générales de la sharīʿa
- Ne pas la divulguer au grand public (pour préserver leur foi simple)
Applications méthodologiques
Sur la question de l'éternité du monde :
La démonstration philosophique chez Aristote indique l'éternité du monde. Les textes religieux affirment la création. La solution rushdienne :
- Le monde est éternel par l'espèce (le mouvement et le temps n'ont pas de commencement)
- Mais il est créé par les individus et les formes
- Dieu est agent permanent dont l'action ne cesse jamais
- Les textes religieux parlent de la formation de ce monde observable, non du principe de l'existence absolument
Sur la question de la connaissance divine des particuliers :
Le problème philosophique : comment Dieu connaît-il les choses changeantes sans que sa connaissance change ?
La solution rushdienne :
- La connaissance de Dieu n'est pas comme la nôtre (l'analogie de l'absent sur le présent est vaine)
- Dieu connaît les choses par une connaissance qui est identique à son essence, non par une connaissance surajoutée
- Sa connaissance des particuliers ne se fait pas de la manière dont nous connaissons
Sur la question de la résurrection corporelle :
Les textes sont explicites sur la résurrection corporelle. Certains philosophes l'ont niée.
Position d'Ibn Rushd :
- La résurrection corporelle est une vérité établie par la révélation
- Sa modalité précise dépasse la perception rationnelle détaillée
- La raison établit sa possibilité et sa non-impossibilité
- Nous prenons les détails de la révélation par soumission
Règles méthodologiques pour traiter la contradiction
Première règle : Si la démonstration est certaine et le texte d'indication probable, on interprète le texte.
Deuxième règle : Si le texte est d'indication certaine et la démonstration probable, on révise la démonstration.
Troisième règle : Il n'est pas permis d'excommunier celui qui interprète un texte par une interprétation linguistiquement valable.
Quatrième règle : Les interprétations démonstratives ne sont pas divulguées au grand public.
Critique méthodologique d'Ibn Rushd
Critique des Ashʿarites :
Al-Ghazālī dans « Tahāfut al-falāsifa » (L'incohérence des philosophes) a accusé les philosophes d'infidélité sur trois questions (éternité du monde, négation de la connaissance divine des particuliers, négation de la résurrection corporelle).
Réponse d'Ibn Rushd dans « Tahāfut al-tahāfut » (L'incohérence de l'incohérence) :
- Al-Ghazālī n'a pas compris l'intention des philosophes
- Le désaccord est verbal dans beaucoup de questions
- L'excommunication n'est permise qu'en cas de négation de ce qui est connu de la religion par nécessité
Critique des théologiens :
Ils voient que la méthode d'Ibn Rushd ouvre largement la porte de l'interprétation.
La réponse :
- L'interprétation est réglée par des règles strictes
- Tout le monde n'est pas apte à l'interprétation
- Préserver les croyances du grand public est obligatoire
Influence historique
Dans le monde islamique :
- Influence limitée en raison de l'hégémonie ashʿarite
- Renouveau partiel à l'époque moderne (Muhammad ʿAbduh, Ṭaha Ḥusayn)
Dans l'Europe latine :
- Influence profonde par les traductions latines
- L'averroïsme latin (Siger de Brabant)
- Thomas d'Aquin s'est inspiré de sa méthode malgré ses critiques
Signification contemporaine
La méthode d'Ibn Rushd offre un modèle pour :
1. L'intégration cognitive : Pas de contradiction réelle entre science et religion si elles sont comprises en profondeur
2. Le respect de la spécialisation : Chaque domaine a ses gens et ses outils
3. La gradation pédagogique : Tenir compte des niveaux de compréhension des gens
4. Le dialogue civilisationnel : Possibilité de dialogue rationnel entre traditions intellectuelles
Le point philosophique le plus profond
Ibn Rushd ne résout pas le problème de la raison et de la révélation par une conciliation superficielle, mais en approfondissant notre compréhension de la nature de chacune. La raison démonstrative et la révélation divine sont toutes deux voie vers la vérité unique, et la contradiction apparente révèle une déficience dans notre compréhension, non une contradiction dans la réalité.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
À l'ère de la science moderne, la méthode d'Ibn Rushd est plus importante que jamais. Les défis contemporains (théorie de l'évolution, neurosciences, physique moderne) nécessitent une méthode rushdienne développée qui préserve les constantes tout en s'ouvrant aux nouvelles connaissances.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : La théorie de la connaissance religieuse chez Ibn Rushd comparée à l'épistémologie de la vertu contemporaine
- Ibn Rushd, « Faṣl al-Maqāl » (édition critique Muhammad ʿĀbid al-Jābirī)
- Ibn Rushd, « Al-Kashf ʿan manāhij al-adilla »
- Ibn Rushd, « Tahāfut al-tahāfut »
- Oliver Leaman, Averroes and His Philosophy (Oxford UP, 1988)
- Richard Taylor & Luis López-Farjeat (eds.), The Routledge Companion to Islamic Philosophy (2016)
- Majid Fakhry, Averroes: His Life, Works and Influence (Oneworld, 2001)
- Page « Tension: Reason and Revelation » sur le site