Authenticité du texte coranique
Quel est l'historique de la compilation du Coran sous Abū Bakr et ʿUthmān, et existe-t-il des doutes historiques documentés sur ce récit ?
L'histoire de la compilation du Coran est une question centrale dans les études coraniques, combinant les récits traditionnels et la recherche historique critique. La question des « doutes historiques documentés » nous place au cœur du débat contemporain sur la transmission et la préservation du texte coranique.
Réponses insuffisantes à éviter
De la part de certains croyants : « Les récits islamiques sur la compilation sont mutawātir et n'ont pas besoin de discussion. » Il s'agit d'une position de foi respectable, mais qui ne traite pas des questions historiques sérieuses soulevées dans le milieu académique contemporain. La critique historique n'est pas une « attaque contre la religion », mais une tentative de comprendre comment le texte nous est parvenu.
De la part de certains critiques : « Les récits islamiques sont tardifs et peu fiables. » Généralisation hâtive. Les études contemporaines (Motzki, Schoeler) ont montré que les récits islamiques précoces contiennent un noyau historique vérifiable, et ne sont pas de simples « inventions tardives ».
Le récit traditionnel : la compilation d'Abū Bakr
Les récits de base dans al-Bukhārī et les livres de hadith mentionnent qu'Abū Bakr (m. 13H/634) ordonna la compilation du Coran après la bataille de Yamāma (12H) quand de nombreux mémorisateurs furent tués. Zayd ibn Thābit fut chargé de compiler le Coran à partir « des omoplates, des palmes et des pierres plates et des cœurs des hommes ». Le résultat : un muṣḥaf unique conservé chez Abū Bakr, puis ʿUmar, puis Ḥafṣa.
Les éléments essentiels :
- La motivation : crainte de la perte du Coran avec la mort des mémorisateurs
- La méthode : rassemblement de l'écrit et du mémorisé avec vérification par deux témoins
- Le résultat : des feuillets rassemblés, pas un muṣḥaf officiel unifié
Le récit traditionnel : la compilation d'ʿUthmān
Sous ʿUthmān (m. 35H/656), des différences de lecture apparurent entre les provinces. ʿUthmān forma un comité dirigé par Zayd ibn Thābit pour copier un muṣḥaf unifié à partir des feuillets de Ḥafṣa, envoya des copies aux provinces et ordonna de brûler tout le reste.
Les éléments essentiels :
- La motivation : unifier la lecture et prévenir les divergences
- La méthode : s'appuyer sur les feuillets d'Abū Bakr avec révision par les mémorisateurs
- Le résultat : un muṣḥaf officiel unifié (le « Muṣḥaf ʿUthmānien »)
Les doutes historiques documentés
1. Doutes sur le récit de la compilation d'Abū Bakr
Certains chercheurs (Schwally, Nöldeke dans la deuxième édition de Geschichte des Qorans) ont mis en doute le récit de la compilation d'Abū Bakr pour plusieurs raisons :
- Absence de mention de cette compilation dans certaines sources précoces
- La question : pourquoi ʿUthmān avait-il besoin d'une nouvelle compilation si le muṣḥaf d'Abū Bakr existait ?
- Certains récits indiquent que c'est ʿUmar qui initia la compilation
La réponse académique : Gregor Schoeler dans « The Codification of the Qur'an » (2008) a argumenté que la compilation d'Abū Bakr était une compilation privée non officielle, tandis que celle d'ʿUthmān était officielle et autoritaire. Cela explique les différences dans les récits.
2. Doutes sur la nature du Muṣḥaf ʿUthmānien
Les questions soulevées :
- Le Muṣḥaf ʿUthmānien était-il un texte complet ou un squelette consonantique (scriptio defectiva) ?
- Quelle était l'ampleur des différences entre les muṣḥaf envoyés aux provinces ?
- Tous les autres muṣḥaf furent-ils réellement brûlés ?
Les manuscrits précoces (Sanaa, Birmingham, Tübingen) montrent :
- L'existence de différences mineures dans l'orthographe et l'ordre
- L'absence de points diacritiques et de voyellisation dans les muṣḥaf précoces
- La persistance de certaines lectures différentes malgré l'unification ʿuthmānienne
3. La théorie de la codification tardive
John Wansbrough dans « Quranic Studies » (1977) proposa une théorie radicale : le Coran ne fut pas définitivement compilé avant le troisième siècle de l'Hégire. Ses arguments :
- Absence de manuscrits complets du premier siècle
- L'évolution dans les sciences coraniques indique un texte non stabilisé
- Les exégèses précoces montrent des variations textuelles
Critique de cette théorie : Les manuscrits récemment découverts (notamment le manuscrit de Birmingham daté au carbone 14 entre 568-645) ont réfuté la théorie de Wansbrough. Le texte coranique était substantiellement stable dès une époque précoce.
4. La question des lectures et des sept lettres
Les récits sur les « sept lettres » (al-aḥruf al-sabʿa) soulèvent des questions :
- Quelle est la nature de ces lettres ? Dialectes ? Lectures ? Significations ?
- Le Muṣḥaf ʿUthmānien contenait-il toutes les sept lettres ?
- Comment expliquer la persistance des lectures multiples après l'unification ?
Les études contemporaines (Melchert, Shah) considèrent que la multiplicité des lectures reflète la flexibilité du texte coranique précoce dans un cadre stable.
L'évaluation académique contemporaine
Le consensus académique aujourd'hui (tel que résumé par Nicolai Sinai dans « The Qur'an: A Historical-Critical Introduction » 2017) :
1. Le texte coranique était substantiellement stable depuis l'époque d'ʿUthmān (vers 650)
2. Les différences existantes sont mineures et ne touchent pas la structure de base
3. Les récits islamiques contiennent un noyau historique fiable
4. Les défis restants concernent les détails, non l'image générale
Positions contemporaines (2010-2024)
Le courant conservateur (Muhammad Muṣṭafā al-Aʿẓamī, Muhammad al-Mukhtār al-Shinqīṭī) : défendent le récit traditionnel avec des outils académiques contemporains.
Le courant critique modéré (Angelika Neuwirth, Nicolai Sinai) : acceptent le cadre général du récit islamique avec des réserves sur les détails.
Le courant déconstructiviste (disciples tardifs de Wansbrough) : leur position s'est considérablement affaiblie après les découvertes manuscrites récentes.
L'approche codicologique nouvelle (Alba Fedeli, François Déroche) : l'étude des manuscrits précoces avec des techniques modernes a révélé une stabilisation précoce du texte avec des variations mineures.
Le point méthodologique important
La recherche sur l'histoire de la compilation du Coran n'est ni une « attaque » ni une « défense », mais une tentative de comprendre le processus historique. La position raisonnable reconnaît :
- L'existence d'un noyau historique solide dans les récits islamiques
- L'existence de défis et d'ambiguïtés dans certains détails
- Que le texte coranique est l'un des textes anciens les mieux documentés et préservés
Conclusion
Les doutes historiques documentés existent et sont sérieux, mais ils concernent les détails plus que la grande image. Les preuves manuscrites et historiques soutiennent la stabilité du texte coranique depuis le milieu du premier siècle de l'Hégire. Le débat académique continue, mais il tend vers la confirmation de la fiabilité fondamentale du processus de transmission.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : études des manuscrits coraniques précoces et techniques de datation
- Muhammad Muṣṭafā al-Aʿẓamī, Tārīkh al-naṣṣ al-Qur'ānī
- Nicolai Sinai, The Qur'an: A Historical-Critical Introduction (Edinburgh UP, 2017)
- François Déroche, Qur'ans of the Umayyads (Brill, 2013)
- Behnam Sadeghi & Mohsen Goudarzi, "Ṣanʿāʾ 1 and the Origins of the Qur'an" (2012)
- Page « Family: Quranic Manuscript Studies » sur le site