Le langage religieux dans le texte
Comment Ibn Taymiyya comprend-il les versets des attributs (l'établissement sur le Trône, les deux mains, le visage), et en quoi sa méthode (affirmation sans anthropomorphisme) diffère-t-elle de l'interprétation ash'arite ?
Ibn Taymiyya et les versets des attributs : la méthode de l'affirmation sans anthropomorphisme
Comprendre la position d'Ibn Taymiyya concernant les versets des attributs constitue une entrée nécessaire pour saisir l'un des débats les plus importants en théologie islamique (kalām). Sa méthode « d'affirmation sans anthropomorphisme » (ithbāt bilā tamthīl) représente une position médiane distinctive entre l'interprétation allégorique et l'anthropomorphisme, et propose une vision cohérente de la façon de comprendre les textes coraniques qui attribuent à Dieu des attributs d'apparence sensible.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains salafistes contemporains :
« Ibn Taymiyya affirme les attributs selon leur sens apparent sans aucune interprétation. » Inexact. Ibn Taymiyya affirme le sens mais nie la modalité créée. Sa formule « affirmation sans modalité » (ithbāt bilā takyīf) signifie affirmer un sens réel de l'attribut tout en niant qu'il soit comme les attributs des créatures. Ceci est plus complexe qu'un simple « prise au sens apparent ».
« Quiconque interprète allégoriquement un verset d'attribut est un jahmite selon Ibn Taymiyya. » Simplification erronée. Ibn Taymiyya distingue entre l'interprétation proche probable et l'interprétation éloignée. De plus, il accepte de détourner le terme de son sens apparent si l'indice le suggère, comme dans « Il est avec vous où que vous soyez » qu'il interprète par la science et l'omniscience, non par l'essence.
Du côté de certains ash'arites :
« Ibn Taymiyya est un anthropomorphiste qui affirme la direction et la limite pour Dieu. » Accusation courante mais inexacte concernant Ibn Taymiyya lui-même. Ibn Taymiyya nie explicitement l'anthropomorphisme et nie que Dieu soit un corps comme les corps. Son affirmation de l'élévation et de l'établissement ne signifie pas chez lui l'affirmation de la corporéité, mais l'affirmation d'attributs qui conviennent à Dieu sans ressemblance.
« La méthode d'Ibn Taymiyya mène inévitablement à l'assimilation. » Allégation qui nécessite une preuve. Ibn Taymiyya pose des règles claires : affirmation du sens avec négation de la similitude, et dire que les attributs de Dieu conviennent à Son essence comme les attributs de la créature conviennent à son essence. Ces règles - si appliquées - préviennent l'assimilation.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent un manque de précision dans l'exposition de la position réelle d'Ibn Taymiyya, qui est plus complexe que les stéréotypes courants. Une compréhension précise nécessite d'examiner sa méthode détaillée et de la comparer à la méthode ash'arite de façon équitable.
La méthode d'Ibn Taymiyya : l'affirmation sans anthropomorphisme
Ibn Taymiyya (661-728 H) a développé une méthode distinctive dans le traitement des versets d'attributs, fondée sur plusieurs principes :
Premier principe : affirmer ce que Dieu a affirmé pour Lui-même.
Les versets qui mentionnent l'établissement (istiwā'), les mains et le visage sont affirmés comme étant des attributs réels de Dieu, non des métaphores. Sa parole « Le Miséricordieux s'est établi sur le Trône » est comprise comme signifiant que Dieu a un établissement réel qui convient à Sa majesté.
Deuxième principe : négation de l'anthropomorphisme et de l'assimilation.
Avec l'affirmation de la réalité de l'attribut, on nie qu'il soit semblable aux attributs des créatures. L'établissement divin n'est pas comme l'établissement de la créature, et la main divine n'est pas comme la main de la créature. Le partage du nom n'implique pas le partage de la réalité.
Troisième principe : délégation de la modalité.
« L'établissement est connu, la modalité est ignorée » - cette règle attribuée à Mālik ibn Anas est centrale chez Ibn Taymiyya. Nous affirmons le sens de l'attribut (l'établissement = l'élévation et l'élévation), mais nous déléguons sa modalité car elle dépasse la perception de l'esprit humain.
Quatrième principe : l'analogie a fortiori.
Si la créature imparfaite a des attributs de perfection (comme la science et la puissance), le Créateur parfait en est plus digne, mais d'une façon qui convient à Sa perfection. Ceci justifie l'affirmation des attributs avec négation de l'assimilation.
Applications de la méthode d'Ibn Taymiyya
L'établissement : Ibn Taymiyya affirme que Dieu est établi sur Son Trône d'un établissement réel qui convient à Sa majesté, au sens de l'élévation et de l'élévation, mais sans modalité. Il nie que l'établissement signifie la domination (comme l'ont interprété certains ash'arites), et y voit une déformation du sens.
Les deux mains : Il affirme que Dieu a deux mains réelles qui conviennent à Sa majesté, par lesquelles Il a créé Adam et par lesquelles Il saisit et étend. Il nie qu'elles soient des membres comme les mains des créatures, et nie aussi leur interprétation par la puissance ou le bienfait, car le contexte l'empêche (« mais Ses deux mains sont étendues »).
Le visage : Il affirme que Dieu a un visage réel qui convient à Sa majesté, auquel sont attribués des attributs comme la permanence (« et la face de ton Seigneur subsiste »). Il nie que le visage signifie seulement l'essence, comme il nie qu'il soit un membre comme les visages des créatures.
La méthode ash'arite : interprétation allégorique ou délégation
Les ash'arites ont développé une méthode différente, qui a deux formulations :
Première formulation : l'interprétation allégorique détaillée.
Les ash'arites tardifs (comme al-Rāzī et al-Āmidī) ont interprété allégoriquement les attributs informatifs :
- L'établissement = la domination et la contrainte
- La main = la puissance ou le bienfait
- Le visage = l'essence ou la rétribution
- La venue = la venue de l'ordre de Dieu
Justification : Ces termes, s'ils sont pris selon leurs sens apparents, impliquent l'anthropomorphisme, et l'anthropomorphisme est impossible rationnellement, il faut donc les détourner vers des sens métaphoriques.
Deuxième formulation : la délégation absolue.
Certains ash'arites (et ils l'attribuent aux prédécesseurs) délèguent complètement le sens : les versets d'attributs relèvent de l'équivoque dont le sens n'est pas connu, nous y croyons et déléguons leur sens à Dieu.
Critique d'Ibn Taymiyya de la méthode ash'arite
Ibn Taymiyya critique les deux méthodes ash'arites :
Critique de l'interprétation allégorique :
- Elle vide les textes de leur sens réel
- Elle ouvre la porte à l'interprétation de tout (même les noms de Dieu)
- Elle contredit la compréhension des Compagnons et des prédécesseurs
- Elle fait du Coran des énigmes et non un éclaircissement
Critique de la délégation absolue :
- Elle fait du Coran un discours sans sens
- Elle contredit le fait que le Coran soit un « éclaircissement » et une « guidance »
- Les prédécesseurs ont délégué la modalité, non le sens
- Elle mène à l'annulation des attributs
Points de divergence fondamentaux
Dans le point de départ : Les ash'arites partent du principe que la raison rend impossible la corporéité de Dieu, donc tout ce qui suggère la corporéité doit être interprété allégoriquement. Ibn Taymiyya part du principe que le texte est clair dans l'affirmation des attributs, et la raison ne rend impossible que l'assimilation.
Dans la compréhension de la transcendance : Les ash'arites voient la transcendance dans la négation des attributs informatifs ou leur interprétation allégorique. Ibn Taymiyya voit la transcendance dans leur affirmation avec négation de l'anthropomorphisme.
Dans les limites de la raison : Les ash'arites donnent à la raison l'autorité d'interpréter le texte s'il s'oppose aux preuves rationnelles. Ibn Taymiyya considère que la raison correcte ne s'oppose pas à la transmission authentique, et l'opposition apparente naît d'une erreur dans l'une d'elles.
Positions contemporaines
Le débat entre les deux méthodes continue :
Le courant salafiste contemporain adopte généralement la méthode d'Ibn Taymiyya, avec des variations dans l'application. Certains tendent vers l'anthropomorphisme dissimulé, d'autres sont plus prudents.
Le courant ash'arite contemporain continue à défendre l'interprétation allégorique, avec des tentatives de renouvellement de la formulation. Certains (comme Sa'īd Fūda) accusent explicitement Ibn Taymiyya d'anthropomorphisme.
Un courant conciliateur tente de concilier, comme le Shaykh al-Būṭī qui accepte certaines affirmations d'Ibn Taymiyya tout en se gardant de l'assimilation.
Le point philosophique
Le débat reflète une problématique plus profonde : comment parler de l'infini avec le langage du fini ? Comment affirmer des attributs à Dieu sans assimilation ? Ibn Taymiyya propose une solution via « l'affirmation avec négation de la similitude », les ash'arites via « l'interprétation allégorique ou la délégation ». Les deux méthodes tentent de résoudre le même dilemme philosophique.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat académique contemporain tend vers :
- La reconnaissance que la méthode d'Ibn Taymiyya est plus cohérente intérieurement que ne l'ont dépeinte ses adversaires
- L'acceptation que l'interprétation allégorique ash'arite a ses justifications philosophiques
- La tentative de comprendre chaque méthode dans son cadre épistémologique
- L'accent sur les points communs (la transcendance) plus que sur les divergences
La question reste l'une des plus complexes de la théologie islamique, et le choix entre les méthodes est influencé par la position philosophique plus large concernant le langage, la connaissance et la relation entre raison et transmission.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : la théorie du langage religieux chez Ibn Taymiyya et sa relation à la philosophie du langage contemporaine
- Ibn Taymiyya, « Bayān talbīs al-jahmiyya » et « Dar' ta'āruḍ al-'aql wa-l-naql »
- Al-Rāzī, « Asās al-taqdīs » (pour la position ash'arite)
- Jon Hoover, Ibn Taymiyya's Theodicy of Perpetual Optimism (Brill, 2007)
- Frank Griffel, Al-Ghazālī's Philosophical Theology (Oxford UP, 2009)
- Page « Formulation: Divine Attributes in Islamic Theology » sur le site