Le langage religieux dans le texte

Quelle est la position des anthropomorphistes (mushabbihah) et des négateurs (muʿaṭṭilah) dans la théologie islamique concernant l'anthropomorphisme, et comment les Ashʿarites et les Māturīdites ont-ils adopté une position médiane entre ces deux écoles ?

IntermédiaireM6-T7-Q28 min de lecture

Le sujet de « l'anthropomorphisme et la négation » (al-tashbīh wa-l-taʿṭīl) constitue l'une des questions les plus complexes de la théologie islamique (kalām), car il concerne la manière de comprendre les attributs divins mentionnés dans le Coran et les hadīths. Ce débat classique possède d'importantes extensions contemporaines en philosophie de la religion et dans l'étude du langage religieux. Un traitement méthodologique requiert une compréhension des différentes positions et de leurs fondements philosophiques.

Réponses insuffisantes à éviter

De la part de certains théologiens contemporains :

« Les anthropomorphistes sont des mécréants et les négateurs sont des mécréants. » Takfīr hâtif qui passe à côté des complexités philosophiques. Beaucoup d'anthropomorphistes et de négateurs étaient des savants sincères tentant de résoudre un problème philosophique réel. Le takfīr empêche la compréhension méthodologique de la question.

« Les Ashʿarites ont résolu définitivement le problème. » Affirmation exagérée. La position ashʿarite a sa force, mais elle fait face à des défis philosophiques (comme la critique d'Ibn Taymiyyah de l'interprétation allégorique, et la critique muʿtazilite du kasb). Le débat philosophique sur le langage religieux reste ouvert.

De la part de certains critiques contemporains :

« Tout ce débat est une sophistique sans utilité. » Rejet superficiel. La question de savoir comment parler de Dieu est une question philosophique fondamentale qui apparaît dans toutes les traditions religieuses. Le débat islamique à ce sujet est riche et développé, il mérite une étude comparative.

« Le différend n'est qu'un conflit politique déguisé. » Réductionnisme historique. Il est vrai que le différend a des dimensions politiques (surtout durant la miḥnah et le conflit ḥanbalite-ashʿarite), mais les questions philosophiques sont réelles et indépendantes de la politique.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent le fait d'ignorer la dimension philosophique profonde de la question. La question « Comment parler de Dieu ? » est une question qui confronte toute tradition religieuse, et les solutions islamiques méritent une analyse philosophique sérieuse.

Racines du problème philosophique

Le Coran et les hadīths contiennent des descriptions de Dieu qui paraissent « humaines » : la main, le visage, l'établissement (istiwāʾ), la descente, le rire, la colère. Cela pose un dilemme :

- Si nous les prenons littéralement ← anthropomorphisme de Dieu (ce qui contredit la transcendance)
- Si nous les nions totalement ← négation des textes (ce qui contredit la foi en la révélation)

Ce dilemme n'est pas spécifique à l'islam. La philosophie chrétienne et juive fait face au même problème. Mais le débat islamique a développé des terminologies et solutions distinctives.

Position des anthropomorphistes (Mushabbihah)

Les anthropomorphistes constituent plusieurs groupes, dont les plus notables :

Hishām ibn al-Ḥakam (m. 179 H) : L'un des premiers théologiens shiites. Il affirma que Dieu possède un corps subtil lumineux, différent des corps connus. Son argument : l'existant est soit corps soit accident, et Dieu n'est pas un accident, donc il est un corps d'un type particulier.

Muqātil ibn Sulaymān (m. 150 H) : Exégète précoce, on lui attribua l'affirmation que Dieu possède des membres comme les humains mais « nous ne connaissons pas leur modalité ». Sa position fait l'objet de débats parmi les historiens.

Dāwūd al-Jawāribī (3ème siècle H) : Il affirma que Dieu a une forme et des membres, et il argumenta avec le hadīth « Il créa Adam à Son image ».

Les Karrāmites (disciples de Muḥammad ibn Karrām, m. 255 H) : Ils affirmèrent que Dieu a une direction (au-dessus) et qu'Il est en contact avec le Trône. Ils constituaient une force intellectuelle importante au Khurāsān pendant des siècles.

Arguments fondamentaux des anthropomorphistes :
- Les textes sont clairs, et leur interprétation allégorique est une altération
- Nier les attributs conduit à nier l'existence
- Dieu nous a informés sur Lui-même dans un langage que nous comprenons

Position des négateurs (Muʿaṭṭilah)

Les négateurs constituent également des groupes variés :

Jahm ibn Ṣafwān (m. 128 H) : Il nia tous les attributs de Dieu. Il dit : Dieu existe seulement, nous ne Le décrivons par aucun attribut car tout attribut conduit à l'anthropomorphisme. Même dire « Dieu est savant » Le compare aux savants parmi les humains.

Les Muʿtazilites tardifs : Ils développèrent une position plus complexe. Ils dirent : les attributs sont identiques à l'essence, ils n'y sont pas ajoutés. Dieu est savant par Son essence, non par une science additionnelle. Cela préserve l'unicité et nie l'anthropomorphisme.

Les philosophes islamiques (al-Fārābī, Ibn Sīnā) : Ils nièrent totalement les attributs informatifs et les considérèrent comme des métaphores pour le commun. Dieu chez eux est « l'Être nécessaire » transcendant toute description humaine.

Arguments des négateurs :
- La transcendance absolue est une nécessité rationnelle
- Le langage humain est insuffisant pour décrire Dieu
- Les attributs littéraux conduisent au corporéisme

Médiation des Ashʿarites

Les Ashʿarites (disciples d'Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī, m. 324 H) développèrent une position médiane complexe :

Concernant les attributs essentiels (science, puissance, volonté) :
- Ils les affirmèrent réellement, non métaphoriquement
- Ils dirent : ce sont des attributs ajoutés à l'essence, ils ne sont pas identiques à elle (contre les Muʿtazilites)
- Mais ils ne sont pas comme les attributs des créatures (contre les anthropomorphistes)

Concernant les attributs informatifs (main, visage, istiwāʾ) :
- Les Ashʿarites anciens : ils les affirmèrent sans anthropomorphisme ni négation
- Les Ashʿarites tardifs : ils les interprétèrent allégoriquement (main = puissance, istiwāʾ = domination)
- L'interprétation allégorique chez eux n'est pas négation mais détournement du terme de son sens apparent par un indice

Al-Bāqillānī (m. 403 H) établit la règle : « Nous affirmons ce que Dieu a affirmé de Lui-même, nous nions l'anthropomorphisme et le corporéisme, et nous remettons la modalité ou nous interprétons de manière convenable. »

Al-Juwaynī (m. 478 H) pencha davantage vers l'interprétation allégorique, particulièrement dans « al-Irshād ».

Al-Ghazālī (m. 505 H) dans « Iljām al-ʿAwāmm » établit une méthode : le commun prend l'apparent sans réfléchir à l'anthropomorphisme, l'élite interprète allégoriquement, et l'interprétation allégorique est réglée par les règles de la langue et de la raison.

Al-Rāzī (m. 606 H) développa l'interprétation allégorique en méthode comprehensive dans « Asās al-Taqdīs », avec des réfutations détaillées des anthropomorphistes.

Médiation des Māturīdites

Les Māturīdites (disciples d'Abū Manṣūr al-Māturīdī, m. 333 H) adoptèrent une position proche des Ashʿarites avec des différences :

- Plus enclins à l'interprétation allégorique que les Ashʿarites anciens
- Ils dirent : l'interprétation allégorique est obligatoire si l'apparent conduit à l'anthropomorphisme
- L'interprétation allégorique chez eux n'est pas négation mais affirmation du sens convenable

Al-Nasafī (m. 537 H) dans son credo : « La main est un attribut sans modalité, et il est permis d'y voir la puissance. »

Al-Ījī et al-Taftāzānī développèrent des positions équilibrées combinant affirmation et transcendance.

Critique d'Ibn Taymiyyah

Ibn Taymiyyah (m. 728 H) présenta une critique globale des Ashʿarites et Māturīdites :

- L'interprétation allégorique est une innovation sans fondement dans la méthode des Salaf
- La distinction entre attributs essentiels et informatifs est arbitraire
- La vérité : affirmer tous les attributs sans anthropomorphisme ni négation
- « Sans modalité » ne signifie pas interprétation allégorique mais négation de la connaissance de la modalité

La position d'Ibn Taymiyyah est philosophiquement complexe : il affirme les attributs réellement mais nie l'anthropomorphisme, et dit que cela est rationnellement possible car les réalités des attributs de Dieu sont radicalement différentes des attributs des créatures.

Développements contemporains

Le débat classique a un lien étroit avec la philosophie contemporaine du langage religieux :

La théorie de l'analogie (Analogy) chez Thomas d'Aquin ressemble à la position ashʿarite : le langage sur Dieu n'est ni littéral (univocal) ni purement métaphorique (équivoque) mais analogique.

La théorie symbolique chez Paul Tillich : le langage religieux est nécessairement symbolique, il indique ce qui le transcende. Cela est proche de la position des Muʿtazilites tardifs.

Le réalisme critique en philosophie contemporaine de la religion : nous pouvons parler de Dieu réellement mais de manière limitée et analogique. Cela est proche de la médiation ashʿarite-māturīdite.

Évaluation philosophique

Chaque position a sa force et sa faiblesse :

Les anthropomorphistes : leur force dans la fidélité au texte, leur faiblesse dans la chute dans le corporéisme qui contredit la transcendance rationnelle.

Les négateurs : leur force dans la transcendance absolue, leur faiblesse dans le vidage des textes de leur sens et le fait de rendre la révélation sans utilité.

Les Ashʿarites/Māturīdites : leur force dans l'équilibre, leur faiblesse dans la complexité et la difficulté de délimiter les bornes de l'interprétation allégorique.

Où en sommes-nous aujourd'hui ?

Le débat classique reste vivant dans :

- Le débat salafiste-ashʿarite dans le monde islamique contemporain
- Les discussions en philosophie de la religion sur le « God-talk »
- Le dialogue interreligieux sur la nature du langage religieux

La position équilibrée reconnaît :
- La difficulté philosophique de la question
- La légitimité de la divergence dans les solutions
- La nécessité de la transcendance avec le respect du texte
- Que le langage humain est limité mais n'est pas totalement impuissant

Pour une lecture avancée

─ Niveau avancé : la théorie de l'analogie (Analogy) chez A...

#mushabbiha-muattila