Infaillibilité et perfection textuelle

Quelle est la différence entre « l'inerrance biblique absolue » (Biblical Inerrancy) dans l'évangélisme américain moderne et « l'inerrance en matière de foi et de pratique » (Catholic position) dans la théologie catholique ?

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La distinction entre le concept d'« inerrance biblique absolue » (Biblical Inerrancy) dans le courant évangélique américain contemporain et le concept d'« inerrance en matière de foi et de mœurs » (inerrancy in faith and morals) dans la tradition catholique représente l'une des divisions les plus importantes de la théologie chrétienne contemporaine concernant la nature du texte sacré. Cette différence n'est pas qu'un détail technique, mais reflète deux visions radicalement différentes de la nature de la révélation et de la relation de Dieu au texte humain.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains évangéliques :

« Les catholiques ne croient pas à l'inerrance de l'Écriture sainte. » Erreur flagrante. L'Église catholique croit à l'inerrance de l'Écriture sainte, mais avec une définition différente de celle des évangéliques américains. Le concile Vatican II dans « Dei Verbum » (1965) a affirmé explicitement l'inerrance de l'Écriture, mais l'a délimitée au domaine des « vérités relatives au salut ».

« La tradition catholique place l'autorité de l'Église au-dessus de l'Écriture. » Simplification fautive. La position catholique est plus complexe : l'Écriture, la Tradition et l'autorité enseignante (Magisterium) forment un triangle intégré, chacun interprétant l'autre. Dire que l'un est « au-dessus » de l'autre mécomprend la structure théologique catholique.

Et du côté de certains catholiques :

« Les évangéliques sont des fundamentalists rigides qui lisent le texte littéralement. » Caricature trompeuse. Beaucoup de spécialistes évangéliques de l'Écriture (D.A. Carson, N.T. Wright, Ben Witherington III) pratiquent une critique textuelle sophistiquée et reconnaissent les différents genres littéraires. Le désaccord ne porte pas sur la « littéralité » mais sur l'étendue de l'inerrance.

« La position du Chicago Statement est non scientifique et dépassée. » Jugement hâtif. La déclaration de Chicago (1978) rédigée par plus de 200 spécialistes évangéliques contient des paragraphes sophistiqués sur les genres littéraires et le contexte historique. Le véritable désaccord est plus profond qu'une simple question de « scientificité » ou « non-scientificité ».

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Ces réponses partagent le fait de transformer un débat théologique complexe en conflit caricatural entre « rigides » et « libéraux ». La réalité est que chacune des deux positions a sa logique interne cohérente, et a des implications théologiques et herméneutiques profondes qui méritent un examen minutieux.

Position de l'inerrance absolue évangélique

La déclaration de Chicago sur l'inerrance biblique (Chicago Statement on Biblical Inerrancy, 1978) constitue le document de référence. Sa formulation fondamentale : « L'Écriture sainte, dans ses manuscrits originaux (autographs), est exempte d'erreur en tout ce qu'elle affirme, non seulement dans les domaines spirituels, mais aussi dans les domaines historiques et scientifiques quand elle en traite. »

Les points centraux :
1. Globalité : L'inerrance englobe tous les domaines de connaissance que le texte aborde
2. Manuscrits originaux : L'inerrance s'applique aux textes originaux, non aux copies en circulation
3. Affirmation vs mention : L'inerrance concerne ce que le texte « affirme », non ce qu'il ne fait que mentionner
4. Genres littéraires : Reconnaissance de la diversité des styles littéraires (histoire, poésie, symbole, prophétie)

Exemple d'application : le récit de la création dans la Genèse. L'évangélique modéré (comme John Walton dans « The Lost World of Genesis One ») peut l'interpréter comme un texte sacerdotal sur le temple cosmique, mais il insiste sur le fait que le texte — dans son genre littéraire — est inerrant en ce qu'il affirme sur Dieu comme créateur et sur l'homme comme image de Dieu.

Position de l'inerrance catholique

Le concile Vatican II dans « Dei Verbum » §11 a formulé la position officielle : « Les livres sacrés du salut enseignent avec fermeté, fidélité et sans erreur cette vérité que Dieu a voulu voir consignée dans les saintes Écritures en vue de notre salut. »

Les points centraux :
1. Délimitation téléologique : L'inerrance est délimitée par « ce qui est nécessaire au salut »
2. Distinction : entre les vérités salvifiques et les détails historiques/scientifiques accessoires
3. Lecture ecclésiale : Le texte se lit dans la Tradition vivante de l'Église
4. Sens de la foi : sensus fidei — perception collective des croyants de la vérité

Exemple d'application : le récit de Josué arrêtant le soleil (Josué 10). L'interprétation catholique contemporaine (comme dans le Jerome Biblical Commentary) voit que le texte utilise un langage poétique pour décrire l'intervention de Dieu dans l'histoire. L'inerrance concerne la vérité théologique (Dieu intervient en faveur de son peuple), non la description astronomique littérale.

Les divergences fondamentales

1. Étendue de l'inerrance :
- Évangélique : globale pour tout ce qu'affirme le texte
- Catholique : délimitée à ce qui concerne le salut

2. Relation du texte à la science moderne :
- Évangélique : Le texte sacré est référence ultime, la science s'interprète à sa lumière
- Catholique : Pas d'opposition de principe, deux domaines différents de vérité

3. Rôle de la tradition interprétative :
- Évangélique : Sola Scriptura — l'Écriture s'interprète elle-même
- Catholique : Le texte se lit dans la Tradition vivante

4. Autorité herméneutique :
- Évangélique : Le croyant individuel sous la guidance de l'Esprit Saint
- Catholique : L'autorité enseignante de l'Église

Implications herméneutiques

La position évangélique mène à :
- Une prudence extrême dans l'acceptation de théories scientifiques qui paraissent contradictoires avec le texte
- Le développement d'interprétations « concordistes » (concordist) complexes
- Un engagement ferme à défendre la fiabilité historique du texte

La position catholique mène à :
- Plus de flexibilité dans l'approche de la critique historique
- Une acceptation plus large des genres littéraires non historiques
- Mais aussi : le risque de réduire excessivement les « vérités salvifiques »

Cas d'épreuve

1. Les récits patriarcaux :
- Évangélique : Personnages historiques réels, les événements se sont déroulés comme décrits
- Catholique : Peuvent contenir des éléments symboliques/mythologiques, l'important est le message théologique

2. Les miracles de l'Ancien Testament :
- Évangélique : Se sont produits littéralement comme décrits
- Catholique : Certains peuvent être un langage symbolique de l'intervention divine

3. Les nombres et dates :
- Évangélique : Exactement précis dans les manuscrits originaux
- Catholique : Peuvent être approximatifs ou symboliques

Développements contemporains

Du côté évangélique, émergence du courant « Evangelical Critical Scholars » (Kenton Sparks, Peter Enns) qui appellent à réviser le concept d'inerrance. Ceci a suscité un débat âpre au sein du camp évangélique.

Du côté catholique, le pape Benoît XVI dans « Jesus of Nazareth » a tenté de concilier critique historique et lecture de foi, affirmant que la critique historique est nécessaire mais insuffisante.

Points de convergence possibles

Malgré les divergences, il existe un terrain commun :
1. Les deux affirment l'autorité divine de l'Écriture
2. Les deux reconnaissent la nécessité d'une interprétation rigoureuse
3. Les deux rejettent la réduction séculière du texte

Où en sommes-nous aujourd'hui ?

Le débat demeure vivant et complexe. Les défis contemporains (archéologie, critique textuelle, sciences naturelles) exercent une pression sur les deux positions. L'attitude raisonnable exige :
- Une compréhension précise des deux traditions
- L'appréciation des forces et faiblesses de chacune
- La recherche d'un terrain commun sans sacrifier les différences fondamentales

Pour une lecture approfondie

─ Niveau avancé : L'herméneutique postmoderne et le défi de l'inerrance
─ Niveau avancé : Position de l'orthodoxie orientale sur l'inerrance
─ Chicago Statement on Biblical Inerrancy (1978)
─ Dei Verbum, Vatican II (1965)
─ Vern Poythress, Inerrancy and Worldview (2012)
─ Raymond Brown, The Critical Meaning of the Bible (1981)
─ Page « Biblical Authority » sur le site

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