Infaillibilité et perfection textuelle
L'approche catholique contemporaine de « Dei Verbum » (infaillibilité concernant le salut) réussit-elle à formuler une position médiane cohérente, ou reste-t-elle vulnérable aux critiques des littéralistes évangéliques et des critiques radicaux ?
Ce débat se situe au cœur de la transformation théologique catholique moderne. Après des siècles de défense de l'infaillibilité complète du texte sacré, le concile Vatican II a proposé, à travers le document « Dei Verbum » (1965), une nouvelle formulation : l'infaillibilité concerne « la vérité que Dieu a mise dans les Livres Saints en vue de notre salut » (§11). Cette transformation — de l'infaillibilité globale à l'infaillibilité salvifique — est considérée comme l'un des développements théologiques les plus importants du XXe siècle, mais elle fait face à une critique acerbe des deux côtés.
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains défenseurs de la position catholique :
« Dei Verbum a résolu le problème définitivement. » Simplification excessive. Le document a ouvert une nouvelle voie théologique, mais son application pratique demeure l'objet d'un débat intense au sein de l'Église catholique elle-même. Prétendre que « le problème est terminé » ignore plus de cinquante ans de discussion ultérieure.
« L'Église a l'autorité pour déterminer ce qui est salvifique et ce qui ne l'est pas. » Cette réponse tombe dans une circularité institutionnelle : si l'Église détermine ce qui est salvifique, sur quel critère se base-t-elle ? Et si le critère est la tradition, la tradition elle-même a évolué historiquement. S'appuyer sur l'autorité seule ne résout pas le problème philosophique.
« L'infaillibilité salvifique préserve l'essence de la foi et dépasse les détails scientifiques. » Mais où se situe la ligne de démarcation ? L'histoire d'Adam et Ève par exemple : est-elle « salvifique » (et donc infaillible) ou « détaillée » (et donc sujette à l'erreur) ? L'ambiguïté dans la délimitation des frontières affaiblit la position.
Du côté des critiques de la position :
« Dei Verbum se contredit : soit infaillibilité complète, soit pas d'infaillibilité. » Dualité excessive. Les positions médianes sont philosophiquement possibles, et la question porte sur leur cohérence et leur applicabilité, non sur leur possibilité logique abstraite.
« La position catholique n'est qu'un recul face à la science moderne. » Réduction historique. Dei Verbum est le produit d'un débat théologique complexe qui a commencé des décennies avant le concile, incluant des dimensions herméneutiques, scripturaires et philosophiques qui dépassent la « pression scientifique ».
Pourquoi ces réponses sont inadéquates
Elles échouent à saisir que Dei Verbum représente une tentative théologique sérieuse de reformuler le concept d'infaillibilité à la lumière de :
- L'évolution dans les études bibliques (genres littéraires, contexte historique)
- La conscience de la complexité du processus de composition biblique
- Le besoin d'une position qui préserve l'autorité du texte sans tomber dans le littéralisme naïf
Structure de la position de Dei Verbum
Le document propose trois principes interconnectés :
Premièrement : l'infaillibilité est liée au but salvifique.
« Les auteurs inspirés de l'Écriture Sainte ont écrit ce que Dieu a voulu, et pas davantage » (§11). L'infaillibilité concerne « la vérité que Dieu a voulu déposer dans les Livres Saints en vue de notre salut » (veritatem, quam Deus nostrae salutis causa). C'est un passage de l'infaillibilité du contenu complet à l'infaillibilité du but.
Deuxièmement : la distinction entre genres littéraires.
« Pour comprendre ce que les auteurs sacrés ont voulu affirmer, il faut prêter attention aux genres littéraires » (§12). La poésie n'est pas l'histoire, la parabole n'est pas la science, et la vision n'est pas la géographie. Chaque genre a sa manière de transmettre la vérité.
Troisièmement : la lecture dans l'Esprit.
« L'Écriture Sainte se lit et s'interprète dans le même Esprit dans lequel elle a été écrite » (§12). L'interprétation n'est pas seulement une analyse textuelle, mais un processus spirituel-ecclésial qui requiert la foi et la tradition vivante.
Critique du côté du littéralisme évangélique
Les littéralistes évangéliques (spécialement dans la tradition protestante conservatrice) formulent une critique acerbe :
Premier problème : saper l'autorité du texte.
Si des parties de l'Écriture Sainte sont « non infaillibles » (parce que non salvifiques), qui détermine quelles parties sont infaillibles ? Cela ouvre la porte à la subjectivité herméneutique. Norman Geisler proteste : « Soit toute l'Écriture est parole de Dieu, soit rien n'en est. La sélectivité détruit l'autorité. »
Réponse catholique : L'autorité herméneutique de l'Église (Magisterium) détermine ce qui est salvifique. Mais cela soulève une question : l'Église elle-même n'est-elle pas sujette à l'erreur dans ses déterminations historiques ?
Deuxième problème : glissement vers le libéralisme.
L'infaillibilité salvifique, selon les conservateurs, est une pente glissante : aujourd'hui nous nions l'historicité du déluge, demain nous nierons les miracles du Christ, après-demain nous nierons la résurrection. Où s'arrête l'interprétation « non littérale » ?
Réponse catholique : La distinction entre genres littéraires ne signifie pas nier les miracles. La résurrection est un événement historico-salvifique central, tandis que le nombre d'années de Mathusalem est un détail secondaire. Mais les critiques demandent : quel est le critère clair de distinction ?
Troisième problème : contradiction avec la tradition.
Les Pères de l'Église et la longue tradition chrétienne ont défendu l'infaillibilité complète. Dei Verbum, selon cette critique, est une rupture avec la tradition, non un développement.
Réponse catholique : La tradition est vivante et évolutive. Les Pères eux-mêmes ont utilisé l'interprétation symbolique et métaphorique. Mais la critique demeure : ce développement est-il organique ou une rupture ?
Critique du côté de la critique radicale
D'autre part, les critiques radicaux (exégètes critiques, théologiens progressistes) estiment que Dei Verbum n'est pas allée assez loin :
Premier problème : ambiguïté du concept de « salvifique ».
Qu'est-ce qui est considéré comme « salvifique » exactement ? Hans Küng demande : la position de Paul sur la femme est-elle « salvifique » ? Les récits de violence dans l'Ancien Testament sont-ils « salvifiques » ? L'ambiguïté rend la position inapplicable en pratique.
Dei Verbum ne fournit pas de critère clair, laissant la porte ouverte à des interprétations contradictoires au sein de l'Église elle-même.
Deuxième problème : s'accrocher à l'infaillibilité en premier lieu.
Pourquoi avons-nous besoin d'« infaillibilité » de quelque sorte que ce soit ? Les critiques radicaux voient que les textes sacrés sont des témoignages humains d'expériences religieuses, précieux mais non infaillibles. L'infaillibilité est un concept médiéval qu'il faut dépasser.
Réponse catholique : Sans quelque infaillibilité, la révélation perd son sens. Mais la critique pose : pourquoi la révélation ne serait-elle pas une « inspiration » non infaillible, comme dans les expériences du grand art et de la poésie ?
Troisième problème : l'autorité institutionnelle.
Dei Verbum conserve l'autorité de l'Église (Magisterium) dans l'interprétation finale. Cela, selon les critiques, transforme le problème de l'infaillibilité du texte en infaillibilité de l'institution. Le problème n'a pas été résolu, mais déplacé.
Elisabeth Schüssler Fiorenza proteste : L'interprétation ecclésiale a été historiquement masculine et impériale. Accorder à cette interprétation l'« infaillibilité » perpétue l'injustice.
Tensions internes dans la position catholique
Même au sein du catholicisme, l'application pratique de Dei Verbum fait face à des tensions :
Tension d'application pratique.
En 2008, le pape Benoît XVI a publié un livre sur Jésus utilisant librement la critique historique. En 2019, le Vatican a publié un document affirmant la « vérité historique » des Évangiles. Où est l'équilibre ?
Tension science et religion.
Le récit de la création dans la Genèse : le Vatican accepte l'évolution, mais insiste sur la « vérité théologique » d'Adam et Ève. Comment séparer la « vérité théologique » de l'« erreur scientifique » dans le même texte ?
Tension d'unité ecclésiale.
Des théologiens catholiques conservateurs (le jeune Joseph Ratzinger) interprètent Dei Verbum de manière restrictive. Les progressistes (Edward Schillebeeckx) l'interprètent largement. Où est l'« interprétation officielle » ?
Tentatives contemporaines de clarification
La ligne papale officielle tente l'équilibre : accepter la critique historique tout en affirmant le « noyau salvifique ». Mais cela demeure ambigu en pratique.
Les théologiens modérés (Raymond Brown, Joseph Fitzmyer) développent des critères pratiques : ce qui concerne la nature de Dieu, le plan du salut, la morale fondamentale = salvifique. Les détails historiques et scientifiques = non salvifiques. Mais les frontières restent floues.
La critique herméneutique contemporaine propose que le problème réside dans l'hypothèse qu'il existe un « sens unique correct » en premier lieu. Peut-être le texte sacré est-il « infaillible » dans sa capacité à générer des significations salvifiques multiples.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Entre 2020 et 2026, la tension au sein de la position catholique s'est approfondie au lieu de se résoudre. Le document de la Commission biblique pontificale sur « L'inspiration de l'Écriture Sainte et sa vérité » (2014) continue d'être invoqué comme tentative de clarification, mais des critiques de l'intérieur du catholicisme — comme Peter Enns et Augustine Cassidy — estiment qu'il a ajouté une couche herméneutique sans trancher le critère de distinction entre salvifique et non salvifique. En revanche, le littéralisme évangélique a connu un durcissement renouvelé dans le contexte des « guerres culturelles » américaines, où des théologiens comme Albert Mohler ont lié l'attachement à l'infaillibilité complète à l'identité chrétienne elle-même. Du côté critique, des théologiens post-coloniaux — comme Kwame Bediako — ont proposé que la problématique de l'« infaillibilité salvifique » elle-même reflète un cadre épistémologique occidental qui ne questionne pas sa structure culturelle. Le débat n'est donc pas tranché ; ses fronts se sont plutôt élargis, et la question des critères de distinction est devenue plus pressante avec chaque nouveau défi moral ou scientifique posé au texte sacré.
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
Dans le cadre de la méthode du rajḥān ʿaqlī (raisonnement prépondérant) cumulatif, la position de Dei Verbum peut être évaluée ainsi :
─ La position représente un progrès épistémologique réel comparé à l'infaillibilité globale, car elle reconnaît la complexité du texte, la multiplicité de ses genres et contextes, ce qui s'accorde avec ce qu'exige l'honnêteté intellectuelle envers les données bibliques et historiques.
─ Mais elle demeure une position prépondérante, non certaine ; l'absence de critère clair et applicable pour distinguer entre « salvifique » et « non salvifique » affaiblit sa force de prépondérance. La position a besoin de ce qu'on pourrait appeler des « critères de prépondérance secondaires » — ce que tentent de construire des théologiens comme Raymond Brown sans parvenir à une formulation définitive.
─ La critique littéraliste touche juste en alertant sur le danger de la subjectivité herméneutique, mais elle se trompe en imposant une dualité « tout ou rien » qui ne reflète pas la complexité du phénomène textuel. Et la critique radicale touche juste en révélant la tension institutionnelle, mais elle se précipite en éliminant complètement le concept d'infaillibilité sans offrir d'alternative qui préserve l'autorité épistémologique de la révélation.
─ Le rajḥān ʿaqlī cumulatif penche vers le fait qu'une position médiane — qui reconnaît une infaillibilité téléologique tout en admettant la nécessité de construire ses critères — est plus probable intellectuellement que les deux extrêmes, même si elle n'atteint pas le degré de certitude.