La diversité religieuse
Qu'est-ce que l'approche conciliationniste (conciliationism) dans le désaccord religieux selon Helen De Cruz, et comment devons-nous modifier notre confiance dans nos croyances religieuses face aux pairs épistémiques en désaccord ?
Le désaccord avec les pairs épistémiques — des pairs compétents épistémiquement qui possèdent les mêmes preuves — pose un défi sérieux aux croyances religieuses. Helen De Cruz, philosophe belge spécialisée en philosophie de la religion et sciences cognitives, a développé une approche conciliationniste nuancée pour traiter cette question. Sa méthode dépasse la simplification courante et offre un cadre méthodologique sophistiqué pour traiter la diversité religieuse.
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains croyants :
« Les pairs épistémiques en désaccord sont simplement dans l'erreur. » Cela présuppose ce qui doit être prouvé. Si l'autre est véritablement un pair épistémique — possédant les mêmes capacités et preuves — pourquoi est-il dans l'erreur et vous dans le vrai ? Affirmer son erreur nécessite une raison épistémique supplémentaire.
« La foi est au-dessus de la raison, donc le désaccord rationnel n'importe pas. » C'est éviter le problème. Même la foi qui transcende la raison nécessite une justification épistémique préliminaire. Pourquoi votre foi est-elle correcte et celle de l'autre erronée ? Se rendre à l'irrationnel n'est pas une solution.
« Le conciliationnisme mène au relativisme religieux. » Saut injustifié. Le conciliationnisme exige de modifier le degré de confiance, non d'abandonner les croyances. Il y a une différence entre « je suis moins certain » et « tout est relatif ».
Et du côté de certains critiques :
« Le désaccord religieux invalide toutes les croyances religieuses. » Conclusion hâtive. Le désaccord existe dans tous les domaines (science, morale, politique) sans invalider la connaissance qu'on y trouve. Pourquoi la religion serait-elle une exception ?
« Le conciliationnisme exige d'abandonner toutes les croyances contestées. » Compréhension erronée. Le conciliationnisme exige de modifier le degré de confiance basé sur la nature du désaccord, non d'abandonner aveuglément toute croyance contestée.
Pourquoi ces réponses sont inadéquates
Elles partagent le fait d'ignorer la complexité épistémique du désaccord entre pairs. La question n'est pas « qui a raison ? » mais « comment puis-je justifier ma confiance épistémique quand un pair compétent est en désaccord avec moi ? ». De Cruz traite cette complexité avec précision.
L'approche conciliationniste de De Cruz : les fondements
De Cruz commence par une distinction importante : tout opposant n'est pas un pair épistémique. Le pair épistémique (epistemic peer) satisfait certaines conditions :
- Compétence épistémique similaire (intelligence, formation, expérience)
- Possession des mêmes preuves pertinentes
- Effort épistémique similaire dans l'évaluation de la question
- Absence de défauts épistémiques évidents (biais, intérêt, négligence)
Dans le contexte religieux, cela signifie qu'un théologien chrétien et un érudit de kalām islamique — tous deux formés, informés, sincères — peuvent être des pairs épistémiques sur certaines questions.
Le principe conciliationniste fondamental
Quand deux pairs épistémiques sont en désaccord, chacun devrait modifier sa confiance en direction de l'autre. Cela ne signifie pas un compromis complet (meeting in the middle), mais un ajustement proportionnel selon :
- La force du désaccord
- Le nombre de pairs en désaccord
- La nature de la question contestée
- La disponibilité de raisons additionnelles pour la confiance ou le doute
Applications de De Cruz au désaccord religieux
De Cruz distingue entre types de croyances religieuses :
Croyances religieuses fondamentales (existence de Dieu, vie après la mort) : Le désaccord ici est profond et répandu. Le conciliationnisme suggère une réduction modérée du degré de certitude, non l'abandon de la croyance. Un croyant face à un athée pair épistémique peut passer de « certitude absolue » à « confiance probable ».
Croyances religieuses spécifiques (nature de la Trinité, détails de l'au-delà) : Le désaccord ici est plus complexe. Le conciliationnisme peut exiger une plus grande réduction de confiance, surtout en l'absence de preuves décisives.
Pratiques religieuses : De Cruz note que le désaccord sur les pratiques peut ne pas exiger le même ajustement épistémique, car les pratiques ont des dimensions non-épistémiques (identité, appartenance, tradition).
Défis face à l'approche conciliationniste
De Cruz reconnaît des défis importants :
Problème d'identification du pair : Qui est véritablement un pair épistémique en matières religieuses ? L'athée est-il un pair du croyant ? Le bouddhiste est-il un pair du musulman ? Les critères sont difficiles à appliquer.
Problème des preuves privées : Que se passe-t-il si le croyant revendique une expérience religieuse personnelle que le pair ne possède pas ? Cela brise-t-il la symétrie épistémique ?
Problème de la régression infinie : Si vous ajustez votre confiance avec chaque pair en désaccord, vous pouvez arriver à une suspension complète du jugement (epoché) sur toutes les questions religieuses.
Développements de De Cruz de l'approche
Pour traiter ces défis, De Cruz développe l'approche conciliationniste :
Conciliationnisme flexible : Tout désaccord n'exige pas le même ajustement. Un désaccord avec un pair unique diffère d'un désaccord avec un groupe de pairs. Un désaccord sur une question partielle diffère d'un désaccord sur une question essentielle.
Rôle de l'expérience religieuse : L'expérience personnelle peut justifier une « confiance supplémentaire » (extra confidence) mais n'annule pas complètement le devoir d'ajustement. Le croyant avec expérience religieuse peut conserver une confiance plus élevée, mais doit reconnaître que son pair peut avoir des expériences contraires.
Distinction entre connaissance et action : On peut continuer la pratique religieuse même en réduisant la confiance épistémique. « Je suis moins certain mais je choisis l'engagement » est une position cohérente.
Critique de l'approche conciliationniste
D'autres philosophes critiquent l'approche de De Cruz :
Partisans de la fermeté épistémique (steadfasters) : Thomas Kelly argue que si vous avez de fortes raisons pour votre croyance, le désaccord avec le pair ne devrait pas changer votre confiance. Le pair peut se tromper dans l'évaluation des preuves.
Partisans de l'interprétation privée : Peter van Inwagen argue que les croyances religieuses découlent d'une « perspicacité » (insight) qui ne peut être entièrement transmise. Le manque de conviction du pair ne signifie pas l'erreur de votre perspicacité.
Partisans de la non-symétrie : Linda Zagzebski argue que la confiance en soi épistémiquement a priorité sur la confiance en autrui, même les pairs. Le conciliationnisme exige un abandon injustifié de l'autorité épistémique personnelle.
Position de De Cruz face aux critiques
De Cruz répond que le conciliationnisme n'exige pas d'abandonner les croyances ou l'autorité personnelle, mais de reconnaître honnêtement les limites de la certitude humaine. Dans un monde de diversité religieuse profonde, l'humilité épistémique est une vertu, non une faiblesse.
Application pratique : approche de probabilité rationnelle cumulative
L'approche de De Cruz s'accorde avec l'approche de « probabilité rationnelle cumulative » (rajḥān ʿaqlī tarkībī) adoptée ici :
- Nous ne revendiquons pas la certitude absolue en matières religieuses
- Nous reconnaissons l'existence de pairs épistémiques en désaccord
- Nous évaluons les preuves cumulativement à partir de voies multiples
- Nous conservons une confiance proportionnelle à la force des preuves cumulatives
Où nous en sommes de ce débat aujourd'hui
L'approche conciliationniste est devenue un courant influent dans l'épistémologie du désaccord religieux. De Cruz et d'autres la développent continuellement, tentant de trouver un équilibre entre :
- La reconnaissance sérieuse de la diversité religieuse
- Le maintien de la possibilité de la connaissance religieuse
- Éviter le relativisme absolu
- Respecter l'intégrité épistémique des opposants
Le défi continu : comment appliquer cette approche pratiquement sans tomber dans la paralysie épistémique ou le fanatisme aveugle ? De Cruz offre un cadre, mais l'application exige une sagesse pratique dans chaque cas.
Pour lecture avancée
- Niveau avancé : discussion de Catherine Elgin sur la valeur épistémique du désaccord
- Niveau avancé : approche de John Pittman dans le « conciliationnisme dynamique »
- Helen De Cruz, "Religious Disagreement: An Empirical Study" (2018)
- Thomas Kelly, "The Epistemic Significance of Disagreement" (2005)
- Linda Zagzebski, "Epistemic Authority" (2012)
- Page « Theme: Religious Epistemology » sur le site