Les attributs divins classiques

Comment les philosophes musulmans (al-Fārābī, Ibn Sīnā, al-Ghazālī) ont-ils traité le problème de la relation entre les attributs et l'essence divine, et leur formulation évite-t-elle les difficultés contemporaines de la simplicité divine ?

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Il s'agit de l'une des questions les plus subtiles du kalām et de la philosophie dans le patrimoine islamique, et elle représente un point de convergence entre la théologie, la philosophie et la mystique. La discussion sur la relation entre les attributs et l'essence divine a occupé les philosophes musulmans pendant des siècles et a produit des formulations sophistiquées qui sont encore débattues dans la philosophie contemporaine de la religion.

Réponses inadéquates à éviter

Du côté de certains défenseurs du patrimoine :

« Les philosophes musulmans ont résolu le problème définitivement. » Simplification excessive. Al-Fārābī, Ibn Sīnā et al-Ghazālī ont proposé des formulations différentes, parfois même contradictoires. Il n'existe pas une « solution unique » consensuelle, mais des approches variées, chacune ayant ses forces et ses faiblesses.

« La simplicité divine dans la philosophie islamique n'a rien à voir avec le débat contemporain. » Erreur historique. Le concept de simplicité divine (basīṭ lā yatarakkabu) chez Ibn Sīnā a un lien direct avec la divine simplicity dans la philosophie contemporaine. La différence réside dans la formulation, non dans l'essence.

« Al-Ghazālī a réfuté les philosophes et le débat s'est achevé. » Réduction fautive. Al-Ghazālī a critiqué une théorie particulière (l'identité des attributs à l'essence chez Ibn Sīnā), mais il a proposé sa propre théorie qui fait face à d'autres difficultés. Le débat a continué après al-Ghazālī (Ibn Rushd, al-Rāzī, al-Ṭūsī).

Du côté de certains critiques :

« Les philosophes musulmans ont seulement emprunté à Plotin. » Réduction historique. Certes, l'influence plotinienne est évidente (surtout chez al-Fārābī), mais les philosophes musulmans ont développé la théorie de manière originale en réponse à des problématiques coraniques et théologiques spécifiques.

« Le débat n'est qu'un jeu de mots sans contenu réel. » Rejet non philosophique. Le débat porte sur une question métaphysique fondamentale : comment Dieu peut-il être simple, non composé, tout en possédant des attributs multiples ? Ceci n'est pas un jeu verbal mais un problème réel.

Pourquoi ces réponses sont inadéquates

Elles échouent à comprendre la complexité de la question et son développement historique. La question n'est ni « résolue » ni « sans valeur », mais constitue une question philosophique profonde qui s'est développée à travers les siècles et reste vivante dans le débat contemporain.

Structure du problème fondamental

Le problème : Si Dieu est parfaitement simple (sans composition), comment comprendre la multiplicité de ses attributs (science, puissance, vie, ouïe, vue, volonté, parole) ?

Les options logiques :
1. Les attributs sont identiques à l'essence (pas de multiplicité réelle) ← mais cela semble contraire au langage coranique et au sens commun
2. Les attributs s'ajoutent à l'essence ← mais cela contredit la simplicité et conduit à la composition
3. Les attributs ne sont ni identiques ni distincts ← mais cela paraît logiquement contradictoire

Formulation d'al-Fārābī (m. 339/950)

Al-Fārābī a adopté la théorie de « l'identité absolue » : tous les attributs divins renvoient à un sens unique qui est l'essence. Dans « Opinions des habitants de la cité vertueuse » :

« Le Premier très-haut est savant par son essence, et sa science de son essence est son essence, et puissant par son essence, et sa puissance est son essence, et sage par son essence, et sa sagesse est son essence... Toutes ces significations en lui constituent une signification unique et une essence unique. »

Analyse philosophique : Al-Fārābī résout le problème en éliminant la multiplicité réelle. Les attributs ne sont que des considérations rationnelles différentes d'une réalité unique. Cela préserve la simplicité mais à un prix : la difficulté de comprendre la signification réelle des différents attributs.

Objection à al-Fārābī : Si la science = la puissance = l'essence, quel est le sens de dire « Dieu est savant » par rapport à « Dieu est puissant » ? Il semble que la différence soit seulement verbale, ce qui vide les attributs de leur contenu.

Formulation d'Ibn Sīnā (m. 428/1037)

Ibn Sīnā a développé une théorie plus complexe dans « al-Shifā' » et « al-Najāt » :

« Le nécessaire par soi est nécessaire sous tous ses aspects... Et s'il en est ainsi, il est intellect pur, intelligeant pur et intelligé pur, et le tout en lui est une chose unique. »

L'innovation d'Ibn Sīnā : la théorie des « considérations rationnelles » (i'tibārāt 'aqliyya). Les attributs ne sont pas de simples synonymes, mais des considérations différentes qui naissent de la relation de l'essence divine aux possibles :
- La science : considération de l'essence du point de vue du dévoilement des choses pour elle
- La puissance : considération de l'essence du point de vue de l'émanation des choses d'elle
- La volonté : considération de l'essence du point de vue de l'ordonnancement des choses selon le meilleur

Cela préserve un sens distinctif pour chaque attribut sans introduire de multiplicité dans l'essence.

Objection à Ibn Sīnā : Les considérations présupposent un intellect qui considère. Qui « considère » ces considérations concernant Dieu ? Si c'est notre intellect, les attributs sont-ils intrinsèques à Dieu ou non ? Si c'est Dieu, cela présuppose une multiplicité en Dieu lui-même.

Critique d'al-Ghazālī (m. 505/1111)

Dans « Tahāfut al-falāsifa », al-Ghazālī a vigoureusement attaqué la théorie de l'identité :

« Leur affirmation que sa science est identique à son essence conduit à ce que la science soit la puissance, et cela contredit la nécessité rationnelle. Car nous savons par nécessité la différence entre le fait qu'une chose soit connue et le fait qu'elle soit objet de puissance. »

Al-Ghazālī a proposé la théorie des attributs « ni identiques ni distincts » :
- Les attributs ne sont pas identiques à l'essence (contre les philosophes)
- Mais ils ne sont pas distincts de l'essence au sens de la séparation (contre les Mu'tazila)
- Ils « subsistent dans l'essence » selon la subsistance de la qualification dans le qualifié

Analyse : Al-Ghazālī tente une position médiane, mais la formulation « ni identiques ni distincts » paraît logiquement contradictoire. Comment quelque chose peut-il n'être ni identique ni différent ?

Défense d'al-Ghazālī : La contradiction est apparente. Le sens voulu :
- « Pas identiques » = ne sont pas identiques sous tous rapports
- « Pas distincts » = ne sont pas séparés ou indépendants
Comme la relation de la blancheur au corps blanc : la blancheur n'est pas identique au corps, mais elle n'est pas quelque chose de séparé de lui.

Développements ultérieurs

Ibn Rushd (m. 595/1198) dans « Tahāfut al-tahāfut » :
Il a défendu une position modifiée : les attributs divins sont des réalités différentes dans une essence unique, mais sans composition. La distinction se fait dans le concept, non dans l'existence.

Al-Rāzī (m. 606/1209) dans « al-Muḥaṣṣal » :
Il a développé la position ash'arite : les attributs sont des significations existentielles s'ajoutant à l'essence, mais éternelles et pré-éternelles. Cela préserve la réalité des attributs mais soulève le problème de la multiplicité des éternels.

Al-Ṭūsī (m. 672/1274) dans « Tajrīd al-i'tiqād » :
Il a formulé la théorie des « aspects » (ḥaythiyyāt) : les attributs sont des aspects essentiels qui n'impliquent pas de multiplicité. Chaque attribut est un aspect particulier dans l'essence unique.

Relation avec les problématiques contemporaines

Le débat contemporain sur la divine simplicity fait face aux mêmes dilemmes :

Objection de Plantinga : Si Dieu = ses attributs, alors Dieu = la justice abstraite. Mais la justice abstraite ne crée pas le monde. Donc Dieu ne crée pas le monde !

Ceci ressemble à l'objection d'al-Ghazālī : si la science = la puissance = l'essence, nous perdons le sens distinctif de chaque attribut.

Objection de Mann : Comment comprendre les attributs relationnels (comme la créativité) dans le cadre de la simplicité ? La création présuppose une relation au créé, et la relation présuppose une multiplicité.

Cela rappelle le débat des théologiens sur les attributs d'action (création, subsistance) par rapport aux attributs essentiels.

Tentatives de Craig et Moreland : proposer que Dieu soit simple en son essence mais complexe en ses attributs/relations.

Ceci est proche de la position de certains auteurs tardifs qui ont distingué entre « l'essence en tant que telle » (simple) et « l'essence avec considération des attributs » (multiplicité considérative).

Évaluation critique : les formulations islamiques évitent-elles les problématiques contemporaines ?

Points forts :

1. Développement conceptuel : Les philosophes musulmans ont développé des concepts précis (considérations, aspects, états) qui dépassent la dualité simple (soit identique soit distinct).

2. Conscience du problème : Dès le début, il y avait conscience de la difficulté de concilier simplicité et multiplicité, et non pas seulement une adoption naïve d'un des termes.

3. Diversité méthodologique : La multiplicité des approches (philosophique, théologique, mystique) a enrichi le débat et ouvert des perspectives multiples.

Points faibles :

1. Ambiguïté conceptuelle : Des concepts comme « ni identiques ni distincts » ou « les aspects » restent philosophiquement ambigus. Sont-ils de vraies solutions ou de simples formulations qui reportent le problème ?

2. Tension avec le langage religieux : Plus la rigueur philosophique augmente (comme chez Ibn Sīnā), plus l'éloignement du langage coranique clair sur les attributs s'accroît.

3. Problème de la connaissance divine des particuliers : La théorie d'Ibn Sīnā a conduit à affirmer que Dieu connaît les particuliers « d'une manière universelle », ce qui semble contredire l'omniscience traditionnelle.

Où en sommes-nous aujourd'hui dans ce débat

La période 2020-2026 a connu un renouveau notable dans le débat sur la simplicité divine en philosophie analytique de la religion. Les travaux de James Dolezal (notamment « All That Is in God », édition révisée) ont relancé la défense de la simplicité classique stricte, tandis que Ryan Mullins et R.T. Mullins ont développé une critique détaillée considérant que la simplicité absolue s'oppose à la liberté d'action divine. En revanche, des philosophes comme Alexander Pruss et Edward Feser tentent de faire revivre la formulation thomiste-avicennienne via le concept d'« être pur » (ipsum esse subsistens), concept très proche du « nécessaire par soi » d'Ibn Sīnā. La vraie nouveauté est l'intérêt académique occidental croissant pour les sources islamiques elles-mêmes : les études de Peter Adamson et Jon McGinnis sur Ibn Sīnā, et les études de Frank Griffel sur al-Ghazālī, ont introduit ces formulations au cœur du débat analytique non pas seulement comme patrimoine historique, mais comme options philosophiques vivantes. Mais le problème fondamental n'a pas été tranché : ni l'identité absolue, ni l'addition absolue, ni la formule « ni identiques ni distincts » n'ont réussi à convaincre tout le monde. Chaque formulation résout un aspect du dilemme et régénère un autre aspect.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī (probabilité rationnelle)

Ce débat révèle une structure cumulative précise lors de l'évaluation du concept de Dieu :
─ La simplicité divine n'est pas un dogme isolé, mais une conséquence logique de prémisses indépendantes : la nécessité existentielle, la négation de la causalité concernant l'essence divine, et la perfection de l'Être premier. Chaque prémisse porte sa propre probabilité.
─ La formulation d'Ibn Sīnā (les considérations rationnelles) reste la plus forte des approches disponibles car elle préserve la simplicité ontologique tout en maintenant un contenu distinctif réel pour les attributs, ce qui est préférable à l'identité absolue chez al-Fārābī (qui vide les attributs) et à l'addition chez les Ash'arites (qui menace la simplicité).
─ Le problème de l'ambiguïté conceptuelle est réel, mais il n'invalide pas la théorie ; l'ambiguïté est attendue quand il s'agit d'un être qui transcende complètement l'expérience humaine.
─ La probabilité tend vers une forme de simplicité modifiée (non absolue), qui préserve l'unité de l'essence avec une multiplicité considérative ayant un fondement réel. Ce n'est pas une certitude démonstrative, mais c'est la position la moins coûteuse philosophiquement dans la pondération cumulative avec les données du réglage fin, de la conscience et du fondement moral.

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