L'intentionnalité et le sens

Les arguments d'Edward Feser basés sur l'intentionnalité réussissent-ils à prouver que la matière ne peut être le fondement de l'esprit, ou dépendent-ils d'hypothèses aristotéliciennes controversées ?

AvancéM3-T2-Q49 min de lecture

Ce débat se situe au cœur de la philosophie de l'esprit contemporaine, où Edward Feser — le philosophe américain qui s'est converti de l'athéisme au catholicisme philosophique — fait revivre les arguments classiques sur l'intentionnalité (intentionality) avec des formulations analytiques contemporaines. Dans ses livres « Philosophy of Mind: A Beginner's Guide » (2005) et « Aristotle's Revenge » (2019), Feser soutient que l'intentionnalité constitue une preuve décisive que l'esprit ne peut être réduit à la matière. Le débat entre lui et ses critiques matérialistes révèle des couches profondes dans la question de la nature de l'esprit.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs de la position immatérielle :

« Feser a prouvé l'impossibilité du matérialisme, fin du débat. » Simplification excessive. Feser lui-même reconnaît que ses arguments dépendent de l'acceptation d'un cadre métaphysique particulier (le réalisme aristotélico-thomiste). Prétendre que le débat est « terminé » ignore des décennies de réponses philosophiques publiées sur ce type d'arguments.

« L'intentionnalité est évidente de façon intuitive, quiconque la nie nie l'évident. » Ceci confond le phénomène et l'explication. Les matérialistes ne nient pas l'existence de l'intentionnalité comme phénomène, mais ils diffèrent dans son explication. Daniel Dennett par exemple accepte l'intentionnalité mais l'interprète comme une « attitude interprétative » (intentional stance) et non comme une propriété métaphysique fondamentale.

« L'ordinateur ne pense pas vraiment, donc la matière ne produit pas d'intentionnalité. » Saut logique. Même si les ordinateurs actuels ne possèdent pas d'intentionnalité véritable, cela ne prouve pas l'impossibilité de l'intentionnalité matérielle en principe. Le débat requiert une analyse philosophique plus approfondie qu'une simple référence aux limites de la technologie actuelle.

Du côté de certains matérialistes :

« Feser n'est qu'un thomiste recyclant de vieux arguments. » Rejet improductif. Feser utilise les outils de la philosophie analytique contemporaine et interagit avec les débats les plus récents en philosophie de l'esprit. L'évaluation de ses arguments requiert de traiter leurs formulations modernes, non de les rejeter pour leurs seules racines historiques.

« Les sciences cognitives résoudront bientôt le problème. » Promesse future, non argument philosophique. Ceci est du « promissory materialism » — s'appuyer sur l'espoir que la science résoudra le problème sans fournir de solution effective. Feser soulève un problème conceptuel de principe, et y répondre nécessite un argument conceptuel, non une promesse scientifique.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent l'échec de distinguer entre les niveaux de débat : le niveau phénoménal (qu'est-ce que l'intentionnalité ?), le niveau métaphysique (quelle est sa nature ?), et le niveau épistémologique (comment connaissons-nous sa nature ?). Feser travaille sur les trois niveaux, et son évaluation requiert la précision dans la détermination du niveau que nous débattons.

Structure de l'argument de Feser sur l'intentionnalité

Premièrement : définition de l'intentionnalité

L'intentionnalité est la propriété de « direction vers » (aboutness) — la capacité des états mentaux à « porter sur » des choses extérieures à eux. Ma pensée de l'arbre « se dirige vers » l'arbre, ma croyance que Paris est la capitale de la France « concerne » Paris et la France. Cette propriété semble fondamentale à l'esprit.

Deuxièmement : le problème fondamental

Les choses purement matérielles ne possèdent pas d'intentionnalité intrinsèque. La roche n'est « au sujet » de rien, l'électron ne « se dirige vers » rien. Même le cerveau comme structure matérielle — cellules nerveuses et signaux chimiques — ne porte pas en lui-même de « direction vers » quelque chose d'extérieur. Ceci crée un fossé explicatif.

Troisièmement : intentionnalité originale versus dérivée

Feser distingue entre :
- L'intentionnalité originale (original) : ce que les esprits possèdent réellement
- L'intentionnalité dérivée (derived) : ce que nous projetons sur les choses (mots, cartes)

Le mot « arbre » désigne l'arbre uniquement parce que nos esprits l'interprètent ainsi. Mais ma pensée de l'arbre a une intentionnalité originale. La question : d'où vient l'intentionnalité originale ?

Quatrièmement : impossibilité de l'explication purement matérielle

Feser soutient que toute tentative d'expliquer l'intentionnalité matériellement tombe dans un cercle ou une régression infinie :

- Si nous disons que le cerveau représente le monde via une « correspondance structurelle », la correspondance elle-même nécessite un esprit pour l'apercevoir
- Si nous disons via des « relations causales », la causalité pure ne génère pas d'intentionnalité (la fumée est causée par le feu mais elle n'est pas « au sujet » du feu)
- Si nous disons via une « fonction biologique », la fonction elle-même est un concept intentionnel qui présuppose un but

Cinquièmement : la solution aristotélico-thomiste

Feser adopte la théorie des formes (forms) : l'esprit est capable de recevoir les « formes » des choses sans leur matière. Quand je pense à l'arbre, mon esprit contient la « forme de l'arbre » non matériellement. Ceci explique l'intentionnalité : l'esprit « devient » ce qu'il connaît formellement.

Ceci requiert d'accepter :
- La distinction entre matière et forme
- Une capacité immatérielle de l'esprit à recevoir les formes
- Le réalisme des formes/essences dans les choses

Critique des matérialistes contemporains

Dennett et l'attitude intentionnelle

Daniel Dennett soutient que l'intentionnalité n'est pas une propriété métaphysique mais une « attitude interprétative » que nous adoptons envers les systèmes complexes. Nous « projetons » l'intentionnalité sur les cerveaux et ordinateurs parce que c'est une stratégie prédictive réussie, non parce qu'elle existe réellement.

Feser répond : ceci confond l'intentionnalité dérivée et originale. La « projection » elle-même est un acte intentionnel qui présuppose une intentionnalité originale chez celui qui projette. Dennett explique le phénomène en présupposant son existence ailleurs.

Dretske et la sémantique informationnelle

Fred Dretske propose une théorie informationnelle : l'intentionnalité naît de relations d'information naturelles. Quand A porte des informations sur B de façon fiable, A représente B. Le cerveau représente le monde en portant des informations sur lui.

Feser répond : l'information en elle-même n'est pas intentionnelle. Les anneaux d'un arbre portent des informations sur son âge, mais ils ne sont pas « au sujet » de l'âge au sens intentionnel. L'intentionnalité requiert plus qu'une simple corrélation informationnelle.

Millikan et les fonctions biologiques

Ruth Millikan lie l'intentionnalité aux fonctions biologiques évoluées : les représentations du cerveau ont une « fonction propre » (proper function) déterminée par la sélection naturelle. Ceci explique comment la représentation peut être correcte ou incorrecte.

Feser répond : la fonction biologique elle-même est un concept normatif qui présuppose un « but ». Dire que le cœur a pour « fonction » de pomper le sang présuppose la téléologie. La téléologie est soit réelle (ce qui soutient l'aristotélisme) soit projetée (ce qui nous ramène à l'intentionnalité originale).

Les hypothèses aristotéliciennes controversées

Réalisme des essences

Feser présuppose que les choses ont des « essences » ou « formes » réelles que l'esprit peut recevoir. Ceci est rejeté par la plupart des philosophes contemporains qui adoptent le nominalisme (nominalism) — il n'y a pas d'essences, seulement des individus que nous classifions selon la ressemblance.

La critique : sans les essences, comment l'esprit reçoit-il la « forme de l'arbre » ? Qu'est-ce qu'il reçoit exactement ?

Téléologie dans la nature

Feser accepte la téléologie aristotélicienne : les choses ont des fins naturelles. Ceci est rejeté depuis la révolution scientifique moderne qui a remplacé les fins par des lois mécaniques.

La critique : sans téléologie, comment expliquons-nous la « fonction » ou le « but » en biologie et psychologie ?

La distinction entre matière et forme

L'hylémorphisme (théorie matière-forme) aristotélicien est rejeté dans la physique moderne. La matière n'est pas une « potentialité pure » formée par les formes, mais des particules et forces déterminées.

La critique : comment la réduction matérialiste explique-t-elle la différence entre une masse de carbone et un être vivant composé du même carbone ?

Force de l'argument et ses limites

Points forts :

1. Identifie un problème réel : l'intentionnalité est un phénomène difficile à expliquer matériellement
2. Révèle des circularités dans les explications matérialistes contemporaines
3. Fournit un cadre cohérent (pour qui accepte ses prémisses)
4. Interagit sérieusement avec la littérature contemporaine

Points faibles :

1. Dépend d'une métaphysique rejetée par la majorité philosophique
2. Ne prouve pas l'impossibilité absolue, mais la difficulté dans les cadres actuels
3. L'alternative aristotélicienne elle-même fait face à des problèmes (comment l'immatériel interagit-il avec le matériel ?)
4. Il pourrait y avoir des options matérialistes futures non encore explorées

Positions actuelles du débat

Le courant du « naturalisme libéral » (Galen Strawson, Thomas Nagel) accepte la difficulté d'expliquer l'intentionnalité matériellement, mais propose d'élargir le concept de « nature »

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

La période 2020-2026 a vu des développements notables dans ce débat. D'une part, Feser a renforcé sa position dans des éditions révisées et dans des articles où il a interagi avec les critiques d'« Aristotle's Revenge », affirmant que le naturalisme strict n'a pas progressé dans la résolution du fossé de l'intentionnalité. D'autre part, le courant du « naturalisme libéral » s'est intensifié fortement : des travaux comme ceux que développe Galen Strawson sur le panpsychisme et les travaux de Philip Goff — notamment après son livre « Galileo's Error » et les débats qui ont suivi — suggèrent que la conscience et l'intentionnalité pourraient être des traits fondamentaux de la nature elle-même, ni ajoutés de l'extérieur ni réduits à des mécanismes purs. Ce courant accepte une grande partie de la critique de Feser du réductionnisme mais rejette la solution aristotélico-thomiste. De même, l'essor des modèles d'intelligence artificielle générative (2022-2026) a suscité une nouvelle vague de débat : ces modèles montrent-ils quelque chose qui ressemble à l'intentionnalité originale ou confirment-ils exactement ce que dit Feser sur le fait que le traitement computationnel ne produit pas de « direction vers » véritable ? Le débat n'est pas tranché, mais il est devenu plus précis et ramifié.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī

Ce débat illustre clairement comment fonctionne la méthode du rajḥān ʿaqlī cumulatif. On n'attend pas d'un seul argument — quelle que soit sa force — qu'il produise une certitude finale. La lecture cumulative prend en compte :

─ La critique de Feser des explications matérialistes : révèle des circularités réelles et des problèmes structurels dans les théories de Dennett, Dretske et Millikan. Cette critique élève la probabilité de l'affirmation que l'intentionnalité n'est pas facilement réductible.
─ L'objection sur les prémisses aristotéliciennes : objection sérieuse qui affaiblit la force de l'argument chez ceux qui n'acceptent pas le réalisme des essences et la téléologie naturelle. Mais rejeter le cadre aristotélicien n'annule pas le problème que Feser signale.
─ Le panpsychisme et le naturalisme libéral : fournissent des alternatives tierces qui compliquent le paysage et empêchent la dualité simpliste entre « matérialisme pur » et « dualisme aristotélicien ».
─ Le résultat : il est le plus probable rationnellement que l'intentionnalité constitue un défi réel au matérialisme réductionniste, mais le saut de ce défi à la preuve de l'immatérialité complète au sens thomiste requiert des prémisses supplémentaires que tous n'acceptent pas. La probabilité penche vers l'insuffisance du réductionnisme, sans atteindre la résolution de la nature de l'alternative.

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