L'intentionnalité et le sens
Roderick Chisholm réussit-il à résoudre le problème de l'intentionnalité dans un cadre personnel-relationnel, ou le problème demeure-t-il philosophiquement non résolu sans l'hypothèse de Dieu ?
Cette question se situe au cœur de la philosophie de l'esprit contemporaine et de sa relation avec la philosophie de la religion. Roderick Chisholm (1916-1999) dans ses œuvres de "Perceiving" (1957) à "The First Person" (1981) a développé l'une des tentatives les plus influentes pour résoudre le problème de l'intentionnalité. Sa tentative mérite une analyse minutieuse, particulièrement à la lumière de la question : peut-on résoudre le problème de l'intentionnalité sans supposer Dieu ?
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains défenseurs de Chisholm :
« Chisholm a résolu définitivement le problème de l'intentionnalité. » Affirmation exagérée. Chisholm a fourni un cadre important, mais les débats contemporains montrent que le problème n'a pas été résolu définitivement.
« Le cadre personnel-relationnel est parfaitement suffisant. » Cela ignore la critique fondamentale : comment l'intentionnalité naît-elle à l'origine dans un monde purement physique ?
Du côté de certains critiques :
« L'intentionnalité nécessite Dieu par nécessité. » Saut métaphysique qui demande justification. Il existe des tentatives naturalistes sérieuses (Millikan, Dretske, Fodor) qui méritent considération.
« Chisholm n'a rien apporté de nouveau. » Inexact. Son analyse de l'intentionnalité et de ses marques logiques était pionnière et demeure référentielle.
Le problème de l'intentionnalité : le défi philosophique
L'intentionnalité (Intentionality) est la « directionalité » des états mentaux vers des objets. La croyance « à propos de » quelque chose, le désir « pour » quelque chose, la peur « de » quelque chose. Cette directionalité pose une énigme philosophique profonde : comment un état physique dans le cerveau peut-il être « à propos de » quelque chose d'autre ?
Franz Brentano (1874) a posé l'intentionnalité comme marque distinctive du mental par rapport au physique. Les choses physiques existent seulement ; les états mentaux « pointent vers » ou « se rapportent à » des objets.
Le défi : dans un monde purement physique, comment cette « relation directionnelle » naît-elle ? Les molécules et les atomes ne « pointent vers » rien. Comment la directionalité intentionnelle émerge-t-elle de la matière non intentionnelle ?
Le cadre de Chisholm : l'analyse personnelle-relationnelle
Première étape : les marques logiques de l'intentionnalité
Chisholm a identifié trois marques logiques qui distinguent les énoncés intentionnels :
1. Inexistence intentionnelle : on peut penser à des objets inexistants (licorne, Pégase).
2. Non-substituabilité : le remplacement de termes synonymes peut changer la valeur de vérité (« croit que l'étoile du matin brille » ≠ « croit que l'étoile du soir brille »).
3. Ambiguïté de portée : les énoncés intentionnels contiennent une ambiguïté dans la portée de la quantification logique.
Cette analyse logique était pionnière et demeure fondamentale en philosophie de l'intentionnalité.
Deuxième étape : le cadre personnel de base
Chisholm a proposé que l'intentionnalité soit une propriété fondamentale des personnes (persons). La personne n'est pas simplement un corps physique, mais un être capable de :
- Perception directe
- Action intentionnelle
- Pensée réflexive
L'intentionnalité est comprise comme une relation fondamentale entre la personne et les objets de sa pensée. Cette relation est primitive, non réductible aux relations physiques.
Troisième étape : la construction relationnelle
Les états intentionnels sont analysés comme des relations complexes :
- La croyance : relation ternaire entre personne, contenu propositionnel et temps.
- Le désir : relation entre personne, état de choses possible et attitude évaluative.
- La perception : relation directe entre personne et objet perçu.
Cette construction évite la réduction de l'intentionnalité aux relations purement physiques, tout en préservant la précision de l'analyse logique.
Critique de la solution chisholmienne
Première critique : le problème du fondement métaphysique
Chisholm suppose les « personnes » comme entités fondamentales avec des capacités intentionnelles. Mais d'où viennent ces capacités ? Si l'univers est fondamentalement physique, comment les êtres dotés d'intentionnalité sont-ils apparus ?
Daniel Dennett : Chisholm place l'intentionnalité dans la « boîte noire » de la personnalité sans expliquer comment elle est apparue. C'est « cacher le problème, non le résoudre ».
Réponse possible : Chisholm pratique la « philosophie descriptive » — il décrit l'intentionnalité telle que nous l'expérimentons, ne prétend pas expliquer son origine évolutionnaire. C'est un projet philosophique légitime.
Deuxième critique : le problème de la naturalisation
Le cadre personnel-relationnel ne fournit pas de « naturalisation » de l'intentionnalité — c'est-à-dire son explication dans le cadre scientifique naturel. Cela fait de l'intentionnalité un « miracle » dans un monde physique.
Fred Dretske et Ruth Millikan : il faut expliquer l'intentionnalité de manière évolutionnaire et biologique, pas simplement la décrire philosophiquement.
Réponse possible : peut-être l'intentionnalité n'accepte-t-elle pas une naturalisation complète. Thomas Nagel dans "Mind and Cosmos" (2012) argumente que l'intentionnalité révèle les limites du naturalisme.
Troisième critique : le problème du contenu
Comment les états intentionnels obtiennent-ils leur contenu spécifique ? Pourquoi ma croyance est-elle « à propos de » l'eau et non de H₂O ou d'un liquide transparent ?
Jerry Fodor : Chisholm n'explique pas la « détermination du contenu » — comment l'état mental se lie à un contenu particulier plutôt qu'à un autre.
Réponse possible : Chisholm s'appuie sur la « perception directe » — nous connaissons le contenu de nos états intentionnels de manière directe, non inférentielle. Cela peut être suffisant descriptivement, même si ce n'est pas explicatif.
La dimension théologique : l'intentionnalité exige-t-elle Dieu ?
L'argument de l'intentionnalité vers Dieu
Richard Swinburne et Robert Adams ont développé un argument à partir de l'intentionnalité :
1. L'intentionnalité est une propriété fondamentale des esprits.
2. La matière non intentionnelle ne peut produire l'intentionnalité.
3. L'intentionnalité humaine requiert une source intentionnelle originelle.
4. Cette source est l'esprit divin.
L'argument est fort mais controversé. Le point 2 est le plus débattu.
La critique naturaliste
Les naturalistes argumentent que l'intentionnalité peut émerger graduellement :
- Intentionnalité primitive dans les organismes simples (les bactéries s'orientent vers la nourriture).
- Intentionnalité complexe évoluant par sélection naturelle.
- Intentionnalité humaine complète comme résultat évolutionnaire.
Daniel Dennett dans "Darwin's Dangerous Idea" (1995) : l'intentionnalité est « conçue » par la sélection naturelle, n'a pas besoin de concepteur.
La réponse philosophique
Thomas Nagel (athée mais critique du naturalisme) : l'intentionnalité pose un défi radical au naturalisme. La transition de « l'orientation biologique » (bactéries vers nourriture) vers « l'intentionnalité conceptuelle » (penser aux concepts abstraits) n'est pas une simple différence de degré, mais de nature.
Alvin Plantinga : l'intentionnalité avec la fiabilité épistémologique pointent vers un design divin. L'évolution non dirigée ne garantit pas la fiabilité de nos facultés cognitives.
Chisholm et la question théologique
Chisholm lui-même était prudent quant au lien direct entre intentionnalité et Dieu. Sa position :
- L'intentionnalité est une propriété fondamentale des personnes.
- Les personnes sont des entités métaphysiques fondamentales.
- Cela n'implique pas logiquement l'existence de Dieu, mais est compatible avec elle.
Dans "Person and Object" (1976), Chisholm penche vers un dualisme des propriétés : les personnes ont des propriétés mentales et physiques, et les propriétés mentales (incluant l'intentionnalité) sont irréductibles.
L'évaluation philosophique contemporaine
Points forts du cadre de Chisholm :
1. Précision analytique : son analyse logique de l'intentionnalité demeure référentielle.
2. Fidélité phénoménologique : il respecte notre expérience directe de l'intentionnalité.
3. Éviter le réductionnisme : il ne réduit pas l'intentionnalité à autre chose (comportement, fonction, états cérébraux).
Points faibles :
1. Absence d'explication génétique : il n'explique pas comment l'intentionnalité est apparue.
2. Problème métaphysique : il suppose des entités (personnes) avec propriétés intentionnelles sans justification suffisante.
3. Problème d'interaction : comment les propriétés intentionnelles interagissent-elles avec le monde physique ?
Positions du débat actuel (2018-2026)
Le courant « intentionnalité et conscience phénoménale » (Kriegel, Horgan, Loar) lie l'intentionnalité à la conscience. L'intentionnalité est « fondée » dans la conscience phénoménale.
Le courant « intentionnalité représentationnelle » (Dretske, Tye, Lycan) tente de naturaliser l'intentionnalité via les théories de la représentation et de l'information.
Le courant « intentionnalité comme pratique sociale » (Brandom, Haugeland) voit l'intentionnalité comme phénomène social-linguistique, non individuel.
Le courant « théologie naturelle contemporaine » (Plantinga, Swinburne, Moreland) développe les arguments...
Où en sommes-nous aujourd'hui dans ce débat
Le débat sur l'intentionnalité connaît des transformations remarquables entre 2020 et 2026. Les projets de naturalisation (Dretske, Millikan) n'ont pas atteint le consensus espéré ; le problème du « fossé explicatif » entre l'orientation biologique et l'intentionnalité conceptuelle demeure. L'intelligence artificielle générative (GPT, LLMs) a ravivé la question avec acuité : ces systèmes possèdent-ils une intentionnalité véritable ou une simulation fonctionnelle vide de contenu ? La plupart des philosophes de l'esprit penchent pour la seconde option, ce qui renforce la position de Chisholm selon laquelle l'intentionnalité ne se réduit pas au traitement computationnel. En revanche, le courant de l'intentionnalité phénoménale (Phenomenal Intentionality) chez Kriegel et Mendelovici progresse comme voie moyenne entre le réductionnisme de Dretske et le descriptivisme de Chisholm, mais il fait face à la même question : quel est le fondement métaphysique de la conscience phénoménale elle-même ? La théologie naturelle contemporaine (Moreland, Reppert) exploite cette lacune avec une force croissante, tandis que des naturalistes éminents comme Nagel reconnaissent que le cadre matériel actuel est insuffisant.
Du point de vue de la pondération rationnelle
Chisholm n'a pas résolu le problème de l'intentionnalité, mais il l'a clarifié avec une précision qui rend l'esquive plus difficile. La balance cumulative procède ainsi :
- L'intentionnalité conceptuelle est une propriété réelle irréductible aux états purement physiques — ce que reconnaissent même les critiques les plus sérieux de Chisholm.
- Les tentatives de naturalisation évolutionnaire expliquent l'orientation biologique primitive, mais ne comblent pas le fossé qualitatif vers l'intentionnalité abstraite (penser aux nombres, aux impossibilités, au néant).
- Le cadre théiste offre une explication structurellement plus simple : l'intentionnalité humaine dérive d'un esprit primordial intentionnel par lui-même, donc il n'est pas demandé à la matière de produire ce qui n'est pas en elle.
- Le naturaliste sérieux (comme Dennett) répond que la « simplicité » ici est trompeuse, et que supposer un esprit divin déplace le problème sans le résoudre.
Le jugement : l'intentionnalité seule ne prouve pas l'existence de Dieu de manière catégorique, mais elle ajoute un poids cumulatif tangible en faveur de l'hypothèse théiste quand elle est jointe aux preuves du réglage fin, de la conscience et du fondement moral.