La morale objective
Quelle est l'argument moral pour l'existence de Dieu selon William Lane Craig, et comment les réalistes moraux naturalistes y répondent-ils ?
William Lane Craig — le philosophe chrétien analytique contemporain — a formulé l'une des versions les plus célèbres de l'argument moral pour l'existence de Dieu au XXIe siècle. Son argument est simple dans sa structure, mais le débat qui l'entoure est complexe et ramifié, touchant à des questions fondamentales en philosophie morale et métaéthique.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains croyants, deux réponses courantes ne suffisent pas :
« Les athées n'ont pas de morale, donc l'argument est correct. » Erreur grave. Craig lui-même affirme que les athées peuvent être très moraux dans leur comportement. Son argument ne porte pas sur le comportement moral, mais sur la base ontologique de la morale. Confondre « connaissance de la morale » et « fondement de la morale » affaiblit l'argument et le transforme en attaque personnelle plutôt qu'en philosophie sérieuse.
« Sans Dieu, tout est permis (Dostoïevski). » Citation galvaudée et mal comprise. Premièrement, Dostoïevski a mis cette phrase dans la bouche d'un personnage romanesque (Ivan Karamazov), non comme position philosophique personnelle. Deuxièmement, même si la phrase était correcte, elle nécessiterait une démonstration philosophique, pas seulement une répétition littéraire. Craig présente un argument philosophique détaillé, pas un slogan.
Du côté de certains naturalistes, deux réponses sont également insuffisantes :
« L'évolution explique la morale, fin du débat. » Réductionnisme. L'évolution peut expliquer l'émergence des inclinations morales, mais Craig interroge la normativité morale (moral normativity). Pourquoi devrais-je obéir à mes inclinations évolutionnaires ? L'évolution a aussi produit des inclinations au viol et au meurtre — cela les rend-il moralement corrects ? Confondre description et norme est une erreur philosophique ancienne (sophisme de Hume).
« La société détermine la morale. » Relativisme naïf. Si la société est le critère, alors aucune société ne peut être critiquée moralement. Le nazisme était socialement acceptable dans l'Allemagne des années 1930 — cela signifie-t-il qu'il était moralement correct ? La plupart des philosophes naturalistes sérieux rejettent ce relativisme absolu.
Structure de l'argument moral de Craig
Craig formule son argument en un syllogisme logique simple à partir de deux prémisses :
Première prémisse : Si Dieu n'existe pas, alors il n'existe pas de valeurs et devoirs moraux objectifs.
Seconde prémisse : Il existe des valeurs et devoirs moraux objectifs.
Conclusion : Donc, Dieu existe.
Le syllogisme est logiquement valide (modus tollens). La question : les deux prémisses sont-elles correctes ?
Défense de Craig de la première prémisse
Craig distingue entre trois niveaux : la connaissance morale (comment nous savons ce qui est correct), la motivation morale (pourquoi nous agissons moralement), et l'ontologie morale (quelle est la base de la morale). Son argument ne concerne que le troisième niveau.
Il dit : dans le naturalisme, les humains sont « simplement des animaux évolués par hasard ». Il n'y a rien d'ontologiquement distinctif chez l'humain qui lui donne une valeur particulière. La morale n'est qu'une « adaptation évolutionnaire » utile pour la survie, comme les mains ou les yeux. Mais les adaptations évolutionnaires ne sont pas objectivement « correctes » ou « incorrectes » — elles sont seulement « utiles » ou « inutiles » pour la survie.
En revanche, dans le théisme, l'humain est créé à l'image de Dieu, il a une valeur intrinsèque. Et Dieu — le Bien absolu — est le critère ontologique de la morale. Les commandements divins reflètent la nature bonne de Dieu, devenant ainsi des devoirs objectifs.
Défense de Craig de la seconde prémisse
Craig s'appuie sur l'intuition morale directe : nous savons que torturer des enfants pour le plaisir est objectivement mal, pas seulement une opinion personnelle ou un accord social. Cette connaissance est plus claire que tout argument philosophique contre elle. Celui qui nie l'objectivité morale a un fardeau de preuve énorme.
Il ajoute : même les athées moraux agissent comme si la morale était objective. Ils critiquent l'injustice, défendent les droits humains, condamnent les génocides. Ce comportement n'a pas de sens si la morale n'est que des goûts personnels.
Réponses des réalistes moraux naturalistes
Les réalistes moraux naturalistes — comme David Brink, Michael Huemer, Erik Wielenberg, et Russ Shafer-Landau — acceptent la seconde prémisse (existence d'une morale objective) mais rejettent la première. Leurs stratégies principales :
Première stratégie : le réalisme moral néo-platonicien.
Russ Shafer-Landau dans « Moral Realism: A Defence » (2003) défend l'existence de faits moraux nécessaires, comme les faits mathématiques. « Torturer pour le plaisir est mal » est un fait nécessaire comme « 2+2=4 ». Cela n'a pas besoin de Dieu pour être correct, tout comme les mathématiques n'ont pas besoin de Dieu.
Critique de Craig : les mathématiques décrivent des relations abstraites, tandis que la morale impose des devoirs à des personnes. Comment un fait abstrait impose-t-il un devoir à un être conscient ?
Seconde stratégie : le naturalisme moral de Cornell.
David Brink et d'autres « réalistes de Cornell » voient que les propriétés morales sont des propriétés naturelles complexes. Le « bien » n'est pas quelque chose de mystérieux, mais un ensemble de propriétés naturelles (comme promouvoir le bien-être, la justice, l'épanouissement humain). On peut les découvrir empiriquement comme tout fait scientifique.
Critique de Craig : cela transforme la morale en science descriptive. Pourquoi devrais-je rechercher le bien-être ou la justice ? La nature n'impose pas de « devoirs ».
Troisième stratégie : la nécessité morale indépendante.
Erik Wielenberg dans « Value and Virtue in a Godless Universe » (2005) a développé une position intermédiaire : certains faits moraux sont nécessaires et éternels, mais ils sont « instanciés » dans les êtres naturels. La douleur est mauvaise par nécessité — non parce que Dieu l'a dit, mais par la nature même de la douleur.
Critique de Craig : cela suppose que l'univers a une « structure morale » fondamentale sans explication. Dans le théisme, Dieu explique cette structure. Dans le naturalisme, elle reste un mystère.
Quatrième stratégie : le dilemme d'Euthyphron inversé.
Beaucoup de naturalistes retournent l'argument : si la morale dépend des commandements de Dieu, alors le bien est-il bien parce que Dieu l'a ordonné (arbitraire divin), ou Dieu l'a-t-il ordonné parce qu'il est bien (le bien est indépendant de Dieu) ? Les deux options affaiblissent l'argument de Craig.
Réponse de Craig : une troisième solution — le bien n'est ni indépendant de Dieu ni arbitrairement déterminé par lui, mais il est la nature même de Dieu. Dieu est le bien en soi.
Développements contemporains dans le débat
Du côté théiste : Robert Adams a développé la « théorie du commandement divin modifiée ». Linda Zagzebski relie la morale et la théorie de la vertu divine. J. P. Moreland intègre l'argument moral avec d'autres arguments dans une approche cumulative.
Du côté naturaliste : Derek Parfit dans « On What Matters » a défendu un réalisme moral non-naturaliste. Sam Harris dans « The Moral Landscape » a tenté d'établir une morale scientifique (mais de nombreux philosophes l'ont critiqué). Shelly Kagan dans son cours célèbre à Yale défend une morale objective sans Dieu.
Points faibles fondamentaux
Dans l'argument de Craig : l'hypothèse que le naturalisme ne peut établir l'objectivité morale. Beaucoup de philosophes naturalistes respectés le contestent. Aussi, le dilemme d'Euthyphron reste un défi même avec sa solution proposée.
Dans les réponses naturalistes : la difficulté d'expliquer la normativité morale (pourquoi « doit-on » ?) dans un cadre purement naturaliste. Aussi, l'intuition morale sur laquelle ils s'appuient pourrait être héritée d'une culture religieuse.
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
L'argument moral — comme la plupart des arguments pour l'existence de Dieu — n'est pas une preuve définitive, mais un indice dans un système cumulatif. Sa force dépend de la mesure dans laquelle on est convaincu de l'objectivité morale et de la difficulté de l'expliquer naturalistement. Sa faiblesse réside dans la possibilité du réalisme moral naturaliste, malgré ses difficultés philosophiques.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat est très actif et continue. Les sondages montrent que la plupart des philosophes professionnels (environ 56%) acceptent une forme de réalisme moral, mais sont divisés sur la nécessité de Dieu pour le fonder. L'argument de Craig reste influent mais controversé, stimulant une recherche philosophique productive des deux côtés.