La morale objective
Comment Robert Adams défend-il la théorie de l'ordre divin modifiée (Modified Divine Command Theory), et évite-t-elle le dilemme d'Euthyphron ?
Robert Adams — philosophe de la religion aux universités du Michigan, Yale et Oxford — figure parmi les principaux développeurs de la théorie de l'ordre divin au XXe siècle. Sa théorie « modifiée » (Modified Divine Command Theory) tente de surmonter les objections classiques contre la théorie de l'ordre divin traditionnelle, notamment le célèbre dilemme d'Euthyphron. Mais a-t-elle vraiment réussi ? Le débat philosophique contemporain révèle d'importantes complexités.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs de l'éthique religieuse :
« Adams a définitivement résolu le dilemme d'Euthyphron. » Simplification excessive. Adams a apporté des modifications importantes qui évitent certains aspects du dilemme, mais le débat philosophique se poursuit sur la question de savoir si ces modifications sont suffisantes ou si elles transfèrent le problème à un autre niveau.
« L'ordre divin est clair : ce que Dieu ordonne est bon parce qu'Il l'ordonne. » C'est précisément ce que la théorie d'Adams tente de dépasser ! La théorie traditionnelle simple fait face à des objections fatales (arbitraire, possibilité que Dieu ordonne le mal). Adams propose une structure plus complexe.
« Pas besoin de théorie complexe, la nature originelle (fiṭra) suffit. » Ignorance du défi philosophique. La question n'est pas « connaissons-nous le bien et le mal ? » mais « quelle est la base métaphysique de cette connaissance ? ». La théorie tente d'expliquer le fondement de l'éthique, pas seulement de la décrire.
Du côté de certains séculiers :
« Le dilemme d'Euthyphron détruit tout lien entre éthique et religion. » Généralisation hâtive. Le dilemme pose un défi sérieux, mais plusieurs philosophes (Adams, Alston, Evans) ont développé des réponses sophistiquées. Rejeter ces réponses nécessite une analyse, pas seulement d'invoquer le dilemme.
« Adams ne fait que jouer sur les mots, le problème persiste. » Accusation qui nécessite une preuve. Les modifications qu'Adams propose ne sont pas verbales mais substantielles : un changement dans la structure de la relation entre Dieu et l'éthique. Les évaluer nécessite de comprendre les détails.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent le fait de ne pas traiter la complexité philosophique de la théorie d'Adams. La théorie n'est pas simplement « Dieu ordonne donc nous obéissons », mais une tentative de construire une théorie éthique cohérente qui lie l'éthique objective à la nature divine d'une manière qui évite les objections connues.
Le dilemme d'Euthyphron : rappel du défi
Dans le dialogue « Euthyphron » de Platon, Socrate pose la question cruciale : « Le pieux est-il pieux parce que les dieux l'aiment, ou les dieux l'aiment-ils parce qu'il est pieux ? »
La première branche (le bon est bon parce que Dieu l'ordonne) mène à :
- L'arbitraire : si Dieu ordonnait le meurtre aléatoire, cela deviendrait bon
- L'effondrement du sens de « Dieu est bon » : cela devient une phrase vide (Dieu est bon = Dieu correspond à ses ordres)
- Le problème de la motivation éthique : pourquoi obéir sinon par peur du châtiment ?
La seconde branche (Dieu ordonne le bon parce qu'il est bon indépendamment) mène à :
- L'indépendance de l'éthique vis-à-vis de Dieu
- L'existence d'un critère éthique au-dessus de Dieu ou extérieur à Lui
- La remise en cause du rôle de Dieu dans la fondation de l'éthique
La théorie modifiée d'Adams : structure de base
Adams présente dans son livre « Finite and Infinite Goods » (1999) et ses articles antérieurs une théorie modifiée avec trois éléments principaux :
Premièrement : l'éthique est fondée sur la nature de Dieu, pas seulement sur ses ordres
Au lieu de « le bon = ce que Dieu ordonne », Adams propose : « le bon = ce qui est conforme à la nature aimante parfaite de Dieu ». Les ordres divins expriment cette nature mais ne la créent pas. Ceci évite l'arbitraire : Dieu ne peut ordonner le mal car cela contredirait sa nature.
Deuxièmement : la distinction entre bonté et obligation
Adams distingue entre :
- La bonté (goodness) : fondée dans la nature même de Dieu
- L'obligation éthique (obligation) : fondée dans les ordres de Dieu
Par exemple : la bienfaisance envers les pauvres est bonne car elle reflète la nature aimante de Dieu. Mais elle devient un devoir éthique quand Dieu l'ordonne. Cette distinction permet un espace pour les actes « au-dessus du devoir » (supererogatory).
Troisièmement : la nature sociale de l'obligation
Les obligations éthiques chez Adams ne sont pas de simples ordres abstraits, mais naissent dans le contexte d'une relation. Comme les obligations sociales naissent des relations humaines, les obligations éthiques absolues naissent de notre relation à Dieu. Ceci explique la motivation éthique : nous obéissons pas seulement par peur, mais à partir de la logique relationnelle.
Comment la théorie évite-t-elle le dilemme d'Euthyphron ?
Adams argumente que sa théorie évite les deux cornes du dilemme :
Contre la première corne (arbitraire) : l'éthique n'est pas arbitraire car elle est fondée dans la nature nécessaire de Dieu, non dans des ordres contingents. Dieu ne peut ordonner le mal car cela contredirait sa nature aimante parfaite.
Contre la seconde corne (indépendance) : l'éthique n'est pas indépendante de Dieu car la nature même de Dieu est le critère. Il n'y a pas de critère « au-dessus » de Dieu, mais le critère est l'essence de Dieu.
La solution chez Adams : Dieu ne se soumet pas à un critère externe et ne crée pas l'éthique arbitrairement, mais sa nature nécessaire est le critère éthique suprême.
Objections philosophiques contemporaines
Objection du « transfert de problème » (Problem Transference)
Le philosophe Erik Wielenberg argumente : Adams n'a pas résolu le dilemme mais l'a transféré. La question devient : « la nature de Dieu est-elle aimante parce que l'amour est bon, ou l'amour est-il bon parce que la nature de Dieu est ainsi ? » Même dilemme à un niveau plus profond.
Réponse possible : la nature de Dieu est métaphysiquement nécessaire, non contingente. La question « pourquoi la nature de Dieu est-elle aimante ? » est comme demander « pourquoi 2+2=4 ? » — certaines vérités sont nécessaires et n'ont pas besoin de justification extérieure.
Objection de « circularité » (Circularity)
Michael Huemer pose : si la nature de Dieu est le critère de bonté, comment savons-nous que Dieu est bon ? Dire « Dieu est bon parce qu'Il correspond à sa nature » est circulaire. Nous avons besoin d'un critère indépendant pour évaluer la bonté de Dieu.
Réponse possible : la connaissance éthique fondamentale (l'intuition éthique) nous permet de percevoir la bonté. Quand nous percevons que l'amour, la justice et la miséricorde sont bons, et comprenons que Dieu incarne ces attributs parfaitement, nous percevons sa bonté sans circularité.
Objection de « justification pratique » (Practical Justification)
Louise Antony demande : même si nous acceptons la théorie d'Adams métaphysiquement, quel est son impact pratique ? L'athée et le croyant s'accordent sur la plupart des jugements éthiques. La théorie ajoute-t-elle quelque chose pratiquement ?
Réponse possible : la théorie explique la base de l'éthique, pas seulement son contenu. Comme la théorie atomique explique la chimie sans changer les réactions observées, la théorie d'Adams explique pourquoi l'éthique est objective et contraignante.
Développements contemporains
Le courant de « nouvelle théologie analytique » (Craig, Evans, Wainwright) développe la théorie d'Adams avec des additions :
- Intégration de la théorie des vertus : les vertus reflètent les attributs de Dieu
- Intégration avec l'éthique naturelle : la loi naturelle reflète la nature divine
- Dimensions eschatologiques : l'éthique se complète dans la vision finale de Dieu
Le courant du « réalisme éthique théiste » (le nouveau Robert Adams, Mark Murphy) tente d'intégrer :
- L'intuition éthique comme fenêtre sur la nature divine
- L'éthique comme participation à la vie divine
- La gradation dans la perception éthique
Le courant de « critique constructive » (Linda Zagzebski, John Hare) accepte le cadre d'Adams avec des modifications :
- Zagzebski : intégration de la théorie de motivation divine (Divine Motivation Theory)
- Hare : accent sur l'écart entre capacité humaine et exigence éthique
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
La théorie modifiée d'Adams représente un progrès important dans le lien entre éthique et monothéisme. Résout-elle complètement le dilemme d'Euthyphron ? Les opinions sont partagées :
Les partisans voient qu'elle propose une sortie cohérente qui préserve l'objectivité de l'éthique et son lien à Dieu sans tomber dans l'arbitraire ou l'indépendance.
Les critiques voient qu'elle transfère ou cache le problème sans le résoudre fondamentalement, et que les questions de base sur la relation entre Dieu et l'éthique restent ouvertes.
La position intermédiaire — qui s'accorde avec la méthode du rajḥān ʿaqlī — voit que la théorie d'Adams propose un cadre utile pour comprendre la relation entre Dieu et l'éthique, même si elle ne tranche pas toutes les questions.