La rationalité et la perception

Comment les néodarwiniens (Dawkins, Dennett) supposent-ils que l'évolution produit une cognition fiable, et quel est le problème épistémologique que soulève Plantinga ?

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Cette question nous place au cœur de l'un des débats contemporains les plus importants entre naturalisme et théisme : l'évolution biologique peut-elle expliquer la fiabilité de notre cognition épistémologique ? Les néodarwiniens répondent oui, et Plantinga pose un défi radical à cette affirmation. Comprendre les arguments des deux côtés est nécessaire pour évaluer la force de « l'argument évolutionnaire contre le naturalisme » (EAAN).

Réponses inadéquates à éviter

Du côté de certains croyants :

« L'évolution est une théorie erronée, donc pas besoin de débat. » Ceci ignore le contexte philosophique. Plantinga lui-même accepte l'évolution biologique comme fait scientifique. Son argument n'est pas contre l'évolution, mais contre l'alliance entre évolution et naturalisme philosophique. Rejeter l'évolution ne résout pas le problème philosophique posé.

« L'esprit humain est un miracle divin que l'évolution n'explique pas. » Saut injustifié. Même si l'esprit était un don divin, cela ne signifie pas que l'évolution n'a joué aucun rôle dans sa formation. L'argument philosophique nécessite une formulation précise, non une simple déclaration de miracle.

Du côté de certains naturalistes :

« L'évolution explique tout, y compris l'esprit et la connaissance. » Affirmation hâtive. L'évolution explique les comportements qui aident à la survie, mais le passage de « comportement utile à la survie » à « connaissance vraie » n'est pas évident. C'est précisément l'objet du débat.

« Plantinga n'est qu'un créationniste déguisé. » Déformation de la position. Plantinga est un philosophe analytique respecté, et son argument utilise les outils de la philosophie contemporaine, non le fondamentalisme religieux. Lui répondre nécessite une analyse philosophique, non des accusations.

Pourquoi ces réponses sont inadéquates

Elles partagent l'échec de comprendre la nature du problème épistémologique posé. La question n'est pas « l'évolution est-elle réelle ? » ou « Dieu existe-t-il ? », mais « l'alliance entre évolution et naturalisme produit-elle un problème épistémologique auto-réfutant ? » C'est une question technique en théorie de la connaissance qui nécessite une analyse précise.

La position néodarwinienne : Dawkins et Dennett

Richard Dawkins dans « Le Gène égoïste » et « Pour en finir avec Dieu », et Daniel Dennett dans « L'idée dangereuse de Darwin » et « Rompre le charme », présentent une vision cohérente de comment l'évolution produit une cognition fiable :

Mécanisme de sélection naturelle et vérité :
─ Les organismes qui perçoivent leur environnement avec plus de précision survivent et se reproduisent davantage.
─ Percevoir correctement « il y a un lion » est meilleur pour la survie que l'illusion.
─ À travers des millions d'années, les cerveaux qui produisent des représentations précises de la réalité sont sélectionnés.
─ Résultat : nos cerveaux sont « calibrés » évolutivement pour percevoir la vérité (au moins dans les domaines importants pour la survie).

Gradation dans la complexité cognitive :
─ De la perception sensorielle simple (vue, ouïe) à la pensée abstraite.
─ Chaque étape s'est construite sur la précédente de manière graduelle.
─ Les capacités cognitives supérieures (mathématiques, philosophie) sont des « sous-produits » (byproducts) de capacités de base utiles à la survie.

Concept de « mèmes » chez Dawkins :
─ Les idées évoluent culturellement comme les gènes biologiquement.
─ Les idées vraies et utiles se propagent et persistent.
─ Cela explique l'évolution de la connaissance scientifique et philosophique.

Confiance fondamentale dans la raison :
Dennett affirme que le naturaliste peut faire confiance à sa raison parce que :
─ L'évolution est un « ingénieur aveugle » mais efficace pour produire des mécanismes fonctionnels.
─ Les erreurs cognitives existent mais sont corrigibles par la méthode scientifique.
─ Le succès de la science est une preuve empirique de la fiabilité de notre cognition de base.

L'argument évolutionnaire de Plantinga contre le naturalisme (EAAN)

Alvin Plantinga a développé un argument complexe dans son livre « Warrant and Proper Function » (1993) et l'a affiné dans des articles ultérieurs. L'argument procède ainsi :

Prémisses de base :
1. L'évolution (dans le cadre naturaliste) sélectionne les comportements utiles à la survie, non les croyances vraies en elles-mêmes.
2. Un comportement utile peut résulter de croyances fausses (par exemple : fuir le lion parce que vous croyez qu'il veut jouer avec vous de manière dangereuse).
3. Donc, la probabilité que nos croyances soient vraies — dans le cadre naturaliste évolutionnaire — est faible ou indéterminée.

Conclusion destructrice :
Si le naturalisme est correct, nous ne pouvons pas faire confiance à nos capacités cognitives. Mais cela inclut notre confiance dans le naturalisme lui-même ! Donc le naturalisme se détruit lui-même (self-defeating).

Détail technique :
Plantinga calcule les probabilités :
─ P(R|N&E) : probabilité que nos facultés cognitives soient fiables en supposant le naturalisme et l'évolution.
─ Il argue que cette probabilité est faible ou indéterminée.
─ Donc, le croyant en (N&E) a un « réfutateur » (defeater) pour toutes ses croyances, y compris (N&E) elle-même.

Exemples illustratifs :
─ Paul qui fuit le tigre : il peut avoir des croyances complètement fausses (le tigre veut jouer, fuir est une façon de jouer) mais son comportement (la fuite) le maintient vivant.
─ Capacités abstraites : pourquoi l'évolution produirait-elle une capacité à comprendre la mécanique quantique ou la théorie des ensembles ? Celles-ci n'ont aucun rapport avec la survie dans la savane.

Réponses néodarviniennes à Plantinga

Réponse de Dennett : « La vérité est généralement utile »
─ Dans la plupart des cas, les croyances vraies produisent de meilleurs comportements pour la survie.
─ Les contre-exemples (comme Paul et le tigre) sont artificiels et rares.
─ L'évolution produit des « mécanismes généraux » d'apprentissage, et ceux-ci tendent vers la vérité.

Réponse de Patricia Churchland : « Pragmatisme cognitif »
─ Nous n'avons pas besoin de « vérité absolue », mais de représentations « assez bonnes » de la réalité.
─ L'évolution produit ce niveau de précision cognitive.
─ Le succès de la science et de la technologie prouve l'adéquation de notre cognition.

Réponse de Fodor et Piattelli : « Modules cognitifs »
─ L'esprit se compose de modules spécialisés.
─ Les modules de base (perception sensorielle) sont fiables évolutivement.
─ Les capacités supérieures se sont construites sur cette base fiable.

Critique mutuelle

Critique des naturalistes contre Plantinga :
─ Il exagère la séparation entre contenu cognitif et comportement.
─ Il ignore les preuves empiriques du succès de notre connaissance (la science).
─ Son argument fonctionne contre toute théorie de la connaissance, non seulement le naturalisme.

Réponse de Plantinga :
─ Le succès pratique ne garantit pas la vérité théorique.
─ La confiance dans la science présuppose la fiabilité de la raison, ce qui est circulaire dans le cadre naturaliste.
─ Le théisme résout le problème : Dieu a créé nos esprits pour percevoir la vérité.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Le débat reste vivant dans la philosophie contemporaine :

─ Des philosophes comme Ernest Sosa et Timothy Williamson développent des réponses naturalistes sophistiquées.
─ D'autres philosophes comme Michael Rea et Robert Koons développent des versions mises à jour de l'argument de Plantinga.
─ Les scientifiques de la cognition étudient empiriquement la relation entre évolution et fiabilité cognitive.

Évaluation équilibrée :
L'argument de Plantinga pose un défi sérieux au naturalisme, mais il n'est pas décisif. Les naturalistes ont des réponses raisonnables, mais elles nécessitent des hypothèses supplémentaires. La position raisonnable — dans le cadre de la méthode du raisonnement prépondérant (rajḥān ʿaqlī) — est que ce problème affaiblit la confiance dans le naturalisme pur, mais ne le détruit pas complètement.

Pour la lecture avancée

─ Niveau avancé : les réponses contemporaines à l'EAAN dans la philosophie analytique
─ Niveau avancé : le rôle de la théorie de la connaissance évolutionnaire dans la philosophie des sciences
─ Alvin Plantinga, "Evolutionary Argument Against Naturalism" (2011)
─ Daniel Dennett & Alvin Plantinga, Science and Religion: Are They Compatible? (2010)
─ Page « Argument from Reason » sur le site

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