L'athéisme comme acquisition

Plantinga réussit-il à prouver que « l'incroyance prima facie » est aussi fondamentale (basic) que la croyance prima facie, ou bien le fardeau de la preuve est-il méthodologiquement biaisé en faveur de la croyance ?

AvancéM4-T10-Q37 min de lecture

Cette question touche au cœur du projet de Plantinga dans l'épistémologie réformée (Reformed Epistemology). Depuis « God and Other Minds » (1967) jusqu'à « Warranted Christian Belief » (2000), Plantinga a développé une théorie sophistiquée des croyances fondamentales (basic beliefs) et de leur application à la croyance en Dieu. La question centrale : l'athéisme peut-il prétendre au même statut épistémologique ?

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains théistes : « Plantinga a prouvé que la croyance est fondamentale et l'athéisme ne l'est pas » est une simplification préjudiciable. Plantinga lui-même est plus prudent. « La fiṭra soutient la croyance et non l'athéisme » confond le sensus divinitatis avec la fiṭra dans son sens islamique traditionnel.

Du côté de certains athées : « Si la croyance est fondamentale, alors l'athéisme l'est aussi, parfaite symétrie » est un saut hâtif. « Plantinga est religieusement biaisé » constitue une attaque personnelle qui ne traite pas l'argument philosophique.

Structure de l'argument de Plantinga pour les croyances fondamentales

Premièrement : distinction fondamental/non-fondamental. Les croyances fondamentales properly basic : (1) ne sont pas inférées d'autres croyances, (2) sont justifiées/garanties (warranted) directement, (3) résultent de facultés cognitives fonctionnant correctement dans un environnement approprié.

Deuxièmement : le modèle A/C (Aquinas/Calvin). La croyance en Dieu résulte du sensus divinitatis — une faculté cognitive naturelle qui produit la croyance dans certaines circonstances (contemplation de la beauté, sentiment de culpabilité, méditation sur l'univers). Cette faculté, si elle existe, rend la croyance fondamentale comme la croyance au monde extérieur ou au passé.

Troisièmement : défense de la rationalité. Plantinga ne prétend pas « prouver » l'existence de Dieu, mais que le croyant est rationnel dans sa croyance même sans arguments. La croyance peut être properly basic si le modèle A/C est correct.

Tentatives d'application du modèle à l'athéisme

Première tentative : « sensus a-divinitatis ». Peut-on supposer une faculté cognitive naturelle qui produit l'incroyance ? Le problème : les croyances négatives (l'inexistence de X) sont rarement fondamentales. Nous ne possédons pas de « faculté » pour produire directement des croyances comme « les licornes n'existent pas ».

Deuxième tentative : « l'athéisme comme absence naturelle ». Peut-être l'état naturel est-il l'incroyance, et la croyance est l'addition. Mais cela confond « absence de croyance » (absence of belief) et « croyance en l'absence » (belief in absence). Plantinga parle du second, non du premier.

Troisième tentative : « symétrie fonctionnelle ». Si la croyance résulte de facultés fonctionnant correctement, peut-être l'athéisme aussi. Mais quelle est la faculté qui produit directement l'athéisme ? Les facultés rationnelles critiques produisent le doute, non une croyance positive en l'inexistence.

Critique philosophique de la symétrie prétendue

Premièrement : asymétrie structurelle. Les croyances existentielles positives (X existe) sont plus facilement fondamentales que les croyances existentielles négatives (X n'existe pas). Voir un arbre produit directement « l'arbre existe », mais aucune expérience similaire ne produit directement « Dieu n'existe pas ».

Deuxièmement : problème du contenu cognitif. L'athéisme philosophique n'est pas simplement l'absence de croyance, mais une affirmation métaphysique spécifique. Cette affirmation nécessite une justification argumentative, elle ne peut naître « intuitivement ».

Troisièmement : analyse fonctionnelle. Même en supposant une faculté qui produit l'athéisme, nous devons demander : quelle est sa fonction évolutionnaire/conceptuelle ? Le sensus divinitatis a une fonction claire dans le modèle de Plantinga (relier la créature au Créateur). Quelle est la fonction d'une « faculté athée » ?

Contre-réponses fortes

Réponse de Stephen Maitzen. Même en acceptant l'asymétrie, cela ne signifie pas un biais du fardeau de la preuve. La position par défaut (default) devrait être la suspension du jugement, non la croyance.

Réponse de Paul Draper. Distinction entre properly basic et properly basicality. Même si la croyance est properly basic pour certains, cela ne la rend pas telle pour tous. L'athéisme peut être properly basic pour ceux chez qui le sensus divinitatis s'est détérioré.

Réponse de John Schellenberg. Le problème du voilement divin (divine hiddenness) sape l'affirmation de Plantinga. Si le sensus divinitatis existe et fonctionne efficacement, pourquoi existe-t-il des athées sincères ? Peut-être « l'absence de perception divine » est-elle l'état fondamental pour beaucoup.

Développements contemporains (2015-2026)

Courant neuro-cognitif. Des études en neuroscience cognitive recherchent des bases neurologiques pour la croyance/l'athéisme. Les résultats sont contradictoires : certains soutiennent l'existence d'une « inclination naturelle » vers la croyance, d'autres indiquent une diversité naturelle dans les prédispositions cognitives.

Courant pluraliste. Plutôt que de demander lequel est fondamental, peut-être les deux peuvent-ils être fondamentaux dans différents contextes. Cela exige une révision du concept de properly basic lui-même.

Courant critique. Remet en question le projet de Plantinga dès le départ : la distinction fondamental/non-fondamental est-elle vraiment utile ? Peut-être toutes les croyances nécessitent-elles un soutien mutuel (cohérentisme) plutôt qu'un fondationalisme.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī

La discussion sur la basicality properly basicality est philosophiquement stimulante, mais peut ne pas être pratiquement décisive. Même si la croyance est properly basic pour certains, cela n'exempte pas d'examiner les preuves accumulées. Et même si l'athéisme n'est pas properly basic, cela ne signifie pas qu'il soit injustifié.

Le rajḥān ʿaqlī suggère de dépasser la dualité fondamental/non-fondamental vers une évaluation globale des preuves multiples. La croyance peut naître intuitivement chez certains, mais nécessite un examen rationnel. L'athéisme peut naître argumentativement, mais peut devenir « quasi-intuitif » après l'habitude.

Conclusion philosophique

Plantinga réussit à prouver la possibilité que la croyance soit properly basic, mais ne réussit pas à prouver catégoriquement l'impossibilité de cela pour l'athéisme. Cependant, les arguments indiquent une asymétrie réelle : la croyance en l'existence de Dieu est plus proche d'être fondamentale que la croyance en son inexistence.

Le fardeau de la preuve ? Il n'est pas « biaisé » au sens arbitraire, mais il existe une différence structurelle entre l'affirmation d'existence et l'affirmation d'inexistence qui affecte la distribution des fardeaux épistémologiques. Cela ne tranche pas le débat, mais l'encadre.

Où en sommes-nous aujourd'hui dans ce débat

Entre 2020 et 2026, le débat s'est orienté dans trois directions notables. Premièrement, l'intérêt croissant pour ce qu'on appelle « l'épistémologie réformée de troisième vague » (third-wave Reformed Epistemology) représentée par des chercheurs comme Andrew Moon et Blake McBride, où le concept de basicality propre (proper basicality) a été recadré dans des modèles bayésiens permettant une évaluation probabiliste de la force de la croyance fondamentale plutôt qu'une dualité « fondamental ou non-fondamental ». Ce développement a affaibli la symétrie prétendue entre croyance et athéisme, puisque la question porte désormais sur le degré de justification et non sur sa présence ou absence.

Deuxièmement, les recherches en psychologie cognitive de la religion (CSR) se sont approfondies concernant « l'inclination naturelle vers la pensée téléologique » (teleological bias), notamment les travaux de Deborah Kelemen et Jonathan Jong publiés entre 2021 et 2024. Ces études apportent un soutien empirique partiel à l'idée du sensus divinitatis sans trancher la question de sa vérité métaphysique, car l'existence d'une inclination cognitive ne prouve pas la validité de ses productions.

Troisièmement, Schellenberg a continué à développer l'argument du voilement divin dans ses œuvres récentes (2021-2023), affirmant que l'existence d'athées « non-résistants et non-obstinés » (nonresistant nonbelievers) représente un défi structurel au modèle de Plantinga : si la faculté existe et fonctionne correctement, pourquoi échoue-t-elle chez des millions de chercheurs sincères ? Les réponses du camp de Plantinga — notamment Max Baker-Hytch (2023) — se sont concentrées sur le fait que la détérioration de la faculté par le péché ou l'environnement cognitif ne signifie pas son inexistence, mais cette réponse demeure conditionnée par l'acceptation du cadre théologique préalable.

Le bilan : aucun consensus philosophique, mais le débat est passé du niveau « la croyance est-elle fondamentale ? » au niveau « à quel degré et sous quelles conditions ? », ce qui constitue un progrès méthodologique réel.

Pour la lecture

- Alvin Plantinga, Warranted Christian Belief (Oxford UP, 2000)
- Michael Bergmann, "Defeaters and Higher-Level Requirements" (2005)
- Stephen Maitzen, "Does God Destroy Our Duty to Help?" (2009)
- Tyler Wunder, "Alvin Plantinga on Properly Basic Belief in God" (IEP)
- Kelly James Clark & Raymond VanArragon, Evidence and Religious Belief (2011)
- Page "Formulation: Reformed Epistemology" sur le site

#plantinga-basic-belief-atheism