L'athéisme comme acquisition
L'argument de « l'athéisme par défaut » de Jordan Howard Sobel réussit-il à formuler une position épistémique immunisée similaire à la position plantingienne, ou fait-il face à des problèmes analogiques ?
Jordan Howard Sobel (1929-2010) dans son ouvrage volumineux "Logic and Theism" (2004) a développé une position qu'il a appelée « l'athéisme par défaut » (Default Atheism) — une tentative de construire un parallèle athée à l'épistémologie réformée de Plantinga. L'affirmation centrale : l'athéisme est une position épistémique « par défaut » qui n'a pas besoin de justification, tandis que le théisme a besoin de preuves positives. Cette position soulève des questions profondes sur la symétrie épistémique entre l'athéisme et le théisme.
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains athées : « Sobel a prouvé que l'athéisme n'a pas besoin de justification » est une lecture simpliste. Sobel lui-même distingue entre « l'absence de croyance » (lack of belief) et « la croyance en l'absence » (belief in absence), cette dernière nécessitant une justification. « L'athéisme par défaut tranche le débat » ignore les réponses fortes de philosophes comme Paul Moser et Alvin Plantinga.
Du côté de certains théistes : « Sobel n'est qu'un athée fanatique » est une caractérisation injuste. Sobel est un philosophe analytique rigoureux, son livre étant l'un des traitements techniques les plus approfondis des arguments théistes. « Cette position est un sophisme logique évident » est réducteur — l'argument est complexe et nécessite une analyse minutieuse.
Structure de l'argument de Sobel
Le fondement épistémique : le principe d'économie ontologique.
Sobel commence par une version modifiée du rasoir d'Ockham : la position épistémique par défaut est de ne pas supposer d'entités supplémentaires sans nécessité explicative. Le monde naturel est donné dans l'expérience directe. Supposer une entité transcendante (Dieu) nécessite une justification spéciale.
Ce n'est pas de « l'athéisme » au sens positif (négation de l'existence de Dieu), mais une position d'« absence de croyance » par défaut. Tout comme ne pas croire aux dragons roses est une position par défaut, ne pas croire en Dieu l'est également.
La distinction conceptuelle précise.
Sobel distingue trois positions :
- L'athéisme fort : la croyance que Dieu n'existe pas.
- L'athéisme faible : l'absence de croyance en l'existence de Dieu.
- L'agnosticisme : la suspension du jugement entre l'existence et la non-existence.
« L'athéisme par défaut » est la seconde position : une absence de croyance adoptée comme point de départ épistémique, ne nécessitant pas de preuves. Le passage au théisme nécessite des preuves positives, tandis que rester dans l'absence de croyance n'en a pas besoin.
La parallèle avec Plantinga.
Comme Plantinga revendique que la foi est une « croyance de base justifiée » via le sens divin (sensus divinitatis), Sobel revendique que l'absence de foi est une « position de base justifiée » via l'économie épistémique. Les deux tentent d'établir une position qui n'a pas besoin de preuves externes.
La différence : Plantinga suppose une faculté cognitive spéciale (sensus divinitatis), Sobel s'appuie sur un principe épistémique général (l'économie ontologique).
Problèmes de symétrie
Premier problème : l'asymétrie dans le fardeau de la preuve.
Critique de Paul Moser : Sobel suppose que « la non-existence » est la position par défaut, mais c'est une supposition métaphysique non neutre. Dans un monde possible où Dieu existe et a créé les humains avec un sens divin, la foi serait par défaut et l'absence de foi aurait besoin de justification.
Sobel répond : nous vivons dans ce monde, pas dans des mondes possibles. Dans notre monde, l'expérience directe nous donne la nature, pas ce qui la transcende. L'économie épistémique exige de commencer par le donné direct.
Deuxième problème : la contradiction interne potentielle.
Critique de William Lane Craig : si le principe d'économie ontologique lui-même nécessite une justification, alors la position se contredit. S'il n'a pas besoin de justification, pourquoi ne pas accepter le principe de Plantinga (le sens divin) de la même manière ?
Sobel répond : le principe d'économie n'est pas une affirmation existentielle, mais une règle méthodologique. Les règles méthodologiques sont justifiées pragmatiquement (par leur succès), pas par des preuves directes.
Troisième problème : le problème de l'application sélective.
Critique d'Alvin Plantinga : Sobel applique l'économie à Dieu mais pas à d'autres entités comme les lois naturelles, les nombres abstraits, les valeurs morales objectives. C'est une application sélective du principe.
Sobel répond : la distinction repose sur la nécessité explicative. Les lois naturelles sont nécessaires pour expliquer la régularité dans la nature. Dieu — selon Sobel — n'est pas nécessaire explicativement.
Quatrième problème : les implications épistémiques plus larges.
Critique de Richard Swinburne : si la position de Sobel est acceptée, elle s'applique à d'autres croyances : l'existence d'autres esprits, la fiabilité de la mémoire, le réalisme du monde extérieur. Toutes nécessitent des « entités supplémentaires » non données directement.
Sobel tente de distinguer : ces croyances sont nécessaires à la pratique épistémique elle-même, tandis que la foi en Dieu ne l'est pas. Mais cette distinction fait face à des difficultés techniques.
Évaluation comparative
Points forts de la position de Sobel :
- Clarté de la distinction entre « absence de croyance » et « croyance en l'absence ».
- Cohérence avec la pratique scientifique (ne pas supposer d'entités sans nécessité).
- Pas besoin de supposer des facultés cognitives spéciales.
Points faibles :
- Supposition que l'économie ontologique est métaphysiquement neutre.
- Difficulté à justifier l'application sélective du principe.
- Tension avec d'autres croyances de base que nous acceptons sans preuve directe.
Comparaison avec Plantinga :
Les deux positions tentent d'établir une « immunité épistémique » pour une position sans preuves. Plantinga est plus franc dans sa reconnaissance que sa position suppose un cadre métaphysique particulier. Sobel revendique la neutralité mais est accusé de cacher des suppositions naturalistes.
Le paradoxe : chaque position semble raisonnable dans son propre cadre, mais il n'existe pas de position neutre pour arbitrer entre elles.
Développements contemporains (2010-2026)
Après la mort de Sobel (2010), le débat a évolué dans de nouvelles directions :
Le courant de « l'athéisme épistémique modéré » (Graham Oppy, J.L. Schellenberg) adopte une version modifiée : l'athéisme n'est pas « par défaut » absolument, mais c'est la position la plus probable basée sur les preuves disponibles.
Le courant de « la symétrie épistémique » (Paul Draper, Wes Morriston) rejette l'idée de supériorité épistémique pour l'une ou l'autre position, et appelle à une évaluation équilibrée des preuves.
Le courant « post-analytique » (approches continentales) critique tout le cadre analytique, y compris les tentatives de Sobel et Plantinga d'établir des « positions immunisées ».
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
La méthode du rajḥān ʿaqlī dépasse ce débat en rejetant l'idée de « position immunisée » dès le départ :
- Ni la foi ni l'athéisme ne sont « par défaut » de manière absolue.
- Chaque position nécessite une évaluation des preuves accumulées.
- L'économie ontologique est un principe utile mais pas absolu.
- Le sens divin est une possibilité évaluée dans les preuves globales.
Les six voies (masālik) fournissent un cadre pour une évaluation équilibrée, au lieu de chercher une « immunité épistémique » illusoire.
Conclusion critique
La tentative de Sobel de construire un « athéisme par défaut » parallèle à l'épistémologie réformée de Plantinga fait face à des problèmes analogues :
- Les deux revendiquent une position « de base » mais supposent un cadre métaphysique.
- Les deux font face au problème de l'application sélective de leurs principes.
- Les deux ont du mal à justifier leur supériorité épistémique de manière neutre.
La leçon philosophique : les tentatives d'établir des « positions épistémiquement immunisées » — qu'elles soient théistes ou athées — font face à des limites structurelles. Il est plus honnête philosophiquement de reconnaître que chaque position porte des fardeaux de preuve, et que l'évaluation équilibrée des preuves accumulées est la voie la plus sage.
Cela ne signifie pas que toutes les positions sont égales, mais que revendiquer « l'exemption du fardeau de la preuve » — que ce soit pour la foi ou l'athéisme — est une position philosophiquement problématique. Le rajḥān ʿaqlī offre une alternative : l'accumulation de preuves à travers des voies multiples, avec la reconnaissance que le résultat est une probabilité, pas une certitude.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat sur les « positions par défaut » en épistémologie de la religion a connu des transformations notables entre 2020 et 2026. D'une part, Graham Oppy a développé dans ses dernières œuvres une position plus modeste qui abandonne la revendication de « l'évidence de l'athéisme » et adopte à la place une évaluation cumulative des preuves dans laquelle il voit que le naturalisme est plus simple explicativement — ce qui est un changement significatif par rapport à la position originale de Sobel. D'autre part, des philosophes comme Max Baker-Hytch et John Greco ont reformulé la position plantingienne avec les outils de l'épistémologie de la vertu, dépassant la dichotomie « évidence ou preuve ». Un troisième courant représenté par Paul Draper et Tristan Haze rejette l'idée de « position par défaut » depuis sa base, et appelle à évaluer les probabilités a priori basées sur des considérations explicatives complexes plutôt que sur un principe économique simple. Il est frappant de constater que la tendance générale dans la littérature contemporaine s'éloigne du projet d'« immunisation épistémique » — qu'il soit théiste ou athée — vers des modèles bayésiens et cumulatifs qui reconnaissent que chaque position porte des fardeaux de preuve variables. Cette transformation rapproche le débat académique de la logique du rajḥān ʿaqlī cumulatif plus qu'à aucun moment précédent.
Pour la lecture
- Jordan Howard Sobel, Logic and Theism (Cambridge UP, 2004), particulièrement le chapitre 2
- Paul Moser, The Elusive God (Cambridge UP, 2008)
- Graham Oppy, Arguing About Gods (Cambridge UP, 2006)
- J.L. Schellenberg, The Wisdom to Doubt (Cornell UP, 2007)
- Page « Formulation: Default Positions » sur le site
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