Le sens divin
Qu'est-ce que le sens divin (sensus divinitatis) chez Jean Calvin, et ressemble-t-il au concept de fiṭra en Islam ?
Cette question se situe au cœur du débat sur la connaissance religieuse innée. Le concept de sens divin chez Calvin et sa comparaison avec la fiṭra islamique révèlent des similitudes profondes et des différences subtiles entre les traditions protestante et islamique dans leur compréhension de la façon dont l'être humain connaît Dieu.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains musulmans : « Le concept de Calvin est tiré de l'Islam » - affirmation historique qui nécessite des preuves. « La fiṭra islamique est plus profonde et plus complète que tout concept chrétien » - jugement préconçu qui ignore la richesse de la théologie réformée.
Du côté de certains protestants : « Le sens divin est un concept purement biblique, sans rapport avec l'Islam » - ignorance de la dimension comparative utile. « La fiṭra islamique est primitive comparée au développement théologique de Calvin » - condescendance injustifiée.
Du côté de certains laïcs : « Les deux sont des superstitions religieuses sans fondement scientifique » - rejet préalable du débat philosophique sérieux sur la connaissance religieuse.
Le sens divin chez Jean Calvin
Dans son ouvrage fondamental « Institution de la religion chrétienne » (Institutio Christianae Religionis, 1536-1559), Calvin présente le concept de sensus divinitatis (sens divin) :
Définition calvinienne : « Semence religieuse » (semen religionis) plantée en tout être humain, connaissance innée de l'existence et de l'autorité de Dieu. Ce n'est pas un raisonnement rationnel, mais une perception directe.
Caractéristiques chez Calvin :
1. Universalité : présente en tous les êtres humains sans exception
2. Caractère inné : non acquise par l'apprentissage ou le raisonnement
3. Immédiateté : produit une connaissance directe de Dieu, pas seulement une inclination
4. Limitation : donne la connaissance de l'existence et de l'autorité de Dieu, mais pas de sa nature trinitaire
5. Déformation par le péché : le péché originel l'a corrompue mais ne l'a pas effacée
Mécanisme de fonctionnement chez Calvin :
Face à la création (nature, ordre cosmique, beauté), ou dans des moments de danger ou de crainte révérencielle, ce sens s'active et produit la connaissance « que Dieu existe » et « que je suis responsable devant lui ».
Concept de fiṭra en Islam
La fiṭra dans la tradition islamique est un concept aux multiples dimensions, fondé sur le hadith prophétique : « Tout nouveau-né naît selon la fiṭra ».
Principales définitions islamiques :
1. Chez les exégètes classiques : inclination naturelle vers le monothéisme (tawḥīd)
2. Chez les Ash'arites : capacité à accepter l'Islam
3. Chez Ibn Taymiyya : connaissance innée de Dieu et du bien et du mal
4. Chez al-Ghazālī : lumière divine dans le cœur qui distingue le vrai
Caractéristiques de la fiṭra :
1. Originalité : état premier de l'être humain avant les influences extérieures
2. Globalité : inclut le monothéisme et les principes moraux fondamentaux
3. Susceptible d'occultation : l'environnement et l'éducation peuvent la voiler
4. Susceptible de revival : la révélation et le rappel peuvent la réveiller
Similitudes entre les deux concepts
Caractère inné universel : tous deux affirment que tout être humain naît avec une connaissance ou inclination divine.
Indépendance vis-à-vis du raisonnement : ne résultent pas d'une démonstration rationnelle mais constituent une donnée première.
Susceptibilité de corruption : tous deux reconnaissent que les influences extérieures (le péché chez Calvin, l'environnement en Islam) peuvent les déformer.
Besoin de révélation : malgré leur existence, tous deux voient la nécessité de la révélation pour une connaissance complète.
Fonction prescriptive : tous deux en font un fondement de la responsabilité religieuse.
Différences importantes
Contenu cognitif :
- Sens divin chez Calvin : connaissance de l'existence et de l'autorité de Dieu seulement
- Fiṭra islamique : plus large, inclut le monothéisme et les inclinations morales fondamentales
Degré de corruption :
- Chez Calvin : fortement corrompue à cause de la chute, nécessite une grâce spéciale pour la restauration
- En Islam : voilée mais non corrompue essentiellement, susceptible de revival par le rappel
Rapport au salut :
- Chez Calvin : insuffisante pour le salut, nécessite la foi au Christ
- En Islam : fondement de l'obligation religieuse, le retour à elle est possible
Nature théologique :
- Calvin : partie de la théologie naturelle très limitée
- Islam : partie de l'alliance éternelle (monde des particules - ʿālam al-dharr)
Développements contemporains
Dans la philosophie réformée contemporaine :
Alvin Plantinga a développé le concept de Calvin dans l'« Épistémologie réformée » (Reformed Epistemology). Selon lui, le sens divin est une faculté cognitive (cognitive faculty) qui produit des croyances de base (properly basic beliefs) sur Dieu. Ce développement a rendu le concept plus apte au débat philosophique contemporain.
Dans la pensée islamique contemporaine :
Des penseurs comme Taha 'Abd al-Rahman et Hassan Hanafi ont relu la fiṭra à la lumière de la philosophie contemporaine. Certains la comparent à la conscience morale kantienne, d'autres à l'expérience religieuse chez Schleiermacher.
Points de convergence dans le débat contemporain
Défi commun : comment défendre la rationalité de la connaissance religieuse innée à l'ère du naturalisme ?
Stratégies similaires :
- Insistance sur le fait qu'elle constitue une connaissance de base ne nécessitant pas de preuve
- Liaison avec les expériences humaines profondes
- Explication de la diversité religieuse malgré la fiṭra/sens unique
Critique commune qu'ils affrontent :
- Défi scientifique : a-t-elle un fondement neurologique/psychologique ?
- Défi de la diversité : pourquoi produit-elle différentes religions ?
- Défi cognitif : comment distinguer la vraie fiṭra de l'illusion ?
Importance pour le débat contemporain
Les deux concepts apportent une contribution importante au débat sur :
1. L'origine de la religion : la religion est-elle innée ou acquise ?
2. La connaissance religieuse : peut-on connaître Dieu sans révélation ?
3. Le pluralisme religieux : comment expliquer la diversité malgré la fiṭra commune ?
4. Rapport entre foi et raison : la connaissance religieuse est-elle rationnelle ?
Où en sommes-nous aujourd'hui dans ce débat
La comparaison entre sens divin et fiṭra révèle des points communs profonds entre les deux traditions. Tous deux affirment l'existence d'une dimension innée dans la connaissance religieuse, même s'ils diffèrent dans les détails. Cette similitude ouvre des possibilités de dialogue constructif entre les traditions religieuses sur la nature de la connaissance religieuse et son rôle dans la vie humaine.
Du point de vue du « rajḥān ʿaqlī » (raisonnement prépondérant), l'existence de concepts similaires dans des traditions indépendantes peut renforcer la plausibilité cumulative de l'affirmation d'une dimension innée réelle dans l'expérience religieuse humaine.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : critique de la connaissance religieuse innée chez Paul Draper
- John Calvin, Institutes of the Christian Religion, Book I
- Alvin Plantinga, Warranted Christian Belief (2000), ch. 6
- Ibn Taymiyya, Darʾ taʿāruḍ al-ʿaql wa-l-naql, septième partie
- Taha 'Abd al-Rahman, Suʾāl al-akhlāq (2000)
- Comparative Studies in Reformed and Islamic Epistemology (recueil d'articles)
- Page « Concept: Sensus Divinitatis » sur le site