L'argument de l'« opium du peuple » soutient que la religion fonctionne comme un narcotique social qui engourdit les masses face à leur souffrance matérielle et leur exploitation, empêchant ainsi la conscience révolutionnaire et perpétuant les structures sociales injustes. La structure inférentielle de l'argument part d'observations empiriques sur les effets sociaux de la religion—procurant un réconfort illusoire, promettant des récompenses dans l'au-delà, et légitimant les hiérarchies existantes—pour conclure que la croyance religieuse sert les intérêts des classes dominantes en pacifiant les opprimés. Cette critique traite la religion non seulement comme une fausse conscience mais comme une idéologie activement nuisible qui doit être surmontée pour que la libération humaine authentique puisse advenir.
La formulation trouve son origine chez Karl Marx dans sa « Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel » (1843), où il écrit que la religion est « le soupir de la créature opprimée, le cœur d'un monde sans cœur... l'opium du peuple ». Marx s'appuyait sur « L'Essence du christianisme » (1841) de Ludwig Feuerbach et la théologie critique de Bruno Bauer. Vladimir Lénine développa les implications politiques dans « Socialisme et religion » (1905), tandis qu'Antonio Gramsci analysa les fonctions hégémoniques de la religion dans ses « Cahiers de prison » (1929-1935). Des itérations contemporaines apparaissent dans « Dieu n'est pas grand » (2007) de Christopher Hitchens et « Reason, Faith, and Revolution » (2009) de Terry Eagleton, bien qu'Eagleton offre une lecture marxiste plus nuancée.
Les réponses théistes soutiennent généralement que la religion authentique motive la justice sociale plutôt que de l'entraver. Les théologiens de la libération comme Gustavo Gutiérrez (« Théologie de la libération », 1971) affirment que la foi biblique exige une « option préférentielle pour les pauvres » et une praxis révolutionnaire. Les critiques notent l'engagement limité de Marx avec les traditions religieuses prophétiques qui ont défié les structures de pouvoir, d'Amos à François d'Assise. Certains argumentent que la métaphore de l'« opium » elle-même est ambiguë—à l'époque de Marx, l'opium était à la fois analgésique et médicament. Les défenseurs de la critique répondent que même les mouvements religieux progressistes canalisent finalement l'énergie révolutionnaire vers des compromis réformistes, et que la théologie de la libération elle-même a nécessité l'analyse marxiste pour reconnaître la violence structurelle du capitalisme.
Contrairement à la théorie de la projection, qui se concentre sur la genèse psychologique de la religion dans les besoins humains, la critique de l'opium met l'accent sur la fonction sociologique de la religion dans le maintien de la domination de classe. Elle diffère des arguments de l'accomplissement des désirs en soulignant non pas la consolation individuelle mais la pacification systémique. Alors que les critiques généalogiques retracent le développement historique de la religion, l'argument de l'opium cible spécifiquement le rôle de la religion dans la perpétuation de l'exploitation économique.